Et si votre corps était déjà votre meilleur partenaire de réflexion ?

Publié le 28 février 2026 à 08:57

Et si nous pensions avec tout notre corps ? L'intelligence distribuée et le « corps pensant »

Dans cet article introductif, nous explorons deux notions fascinantes qui remettent en question notre vision traditionnelle de l'intelligence comme un processus purement cérébral.

L'intelligence distribuée et la cognition incarnée (ou « corps pensant ») suggèrent que la "pensée" n'est pas confinée aux zones corticales et néo-corticales mais émerge d'un réseau dynamique impliquant le corps entier, ses interactions internes en relation avec les environnements externes.

Nous allons aborder ces idées pas à pas, en intégrant des exemples concrets, une cartographie simplifiée de la répartition neuronale dans le corps, et une réflexion sur les interactions entre ces zones.

Enfin, nous évoquerons une adaptation intrigante de la théorie de l'esprit (Theory of Mind), tournée non pas vers l'extérieur, mais vers le monde intérieur – une forme d'introspection distribuée.

Ces concepts, inspirés des neurosciences et de la philosophie de l'esprit (comme les travaux de Damasio sur le « soi incarné » ou de Clark sur l'esprit étendu), ne sont pas des vérités absolues. Ce sont des pistes émergentes, basées sur des recherches récentes qui invitent à repenser notre façon de « penser ». 

1. L'intelligence distribuée : la pensée n'est pas solitaire

Imaginez que votre intelligence ne soit pas un monologue intérieur dans votre cerveau, mais une conversation collective entre plusieurs « acteurs ». C'est l'essence de l'intelligence distribuée (distributed cognition), une idée popularisée dans les années 1990 par des chercheurs comme Edwin Hutchins qui est aujourd'hui à la base des neurosciences contemporaines et de la gestion d'entreprise.

  • Exemples quotidiens : Quand vous conduisez une voiture, votre « intelligence » est distribuée entre votre cerveau (décisions), votre corps (réflexes au volant), l'environnement (signaux routiers) et même les outils (GPS). Pas de cerveau isolé ici – tout se coordonne en temps réel.
  • Dans le domaine de la gestion des équipes humaines : Dans un bloc opératoire ou une salle de contrôle aérien, la cognition est partagée : instruments, protocoles et collègues deviennent des extensions de l'esprit collectif.
  • Implications pour l'IA : Les modèles d'IA actuels (comme les grands modèles de langage) sont souvent « désincarnés » – ils tournent dans le cloud sans corps. Mais des recherches sur l'« IA physique » montrent que l'intelligence émerge mieux quand un robot interagit avec le monde réel, via des capteurs et des actionneurs. Et si l'avenir de l'IA était « distribué » dans des corps robotiques ?

Cependant, cette extension et cette répartition n'est pas limitée au monde extérieur : elle peut aussi se tourner vers l'intérieur, comme nous allons le voir avec une adaptation spécifique de la théorie de l'esprit.

2. La théorie de l'esprit, tournée vers l'intérieur : une introspection distribuée

La théorie de l'esprit (Theory of Mind, ou ToM) est classiquement décrite comme la capacité à attribuer des états mentaux aux autres – comprendre leurs intentions, émotions ou croyances. C'est une compétence sociale essentielle, qui émerge chez l'enfant vers 4–5 ans et qui est altérée dans certains troubles comme l'autisme. En psychologie l on parle également de  mentalisation.

Et si la théorie de l’esprit pouvait aussi se tourner vers l’intérieur ? Si elle n'était pas seulement orientée vers le monde extérieur, mais aussi vers notre monde intérieur ? Si la théorie de l’esprit qui a donné naissance à tant de développements depuis les années 90 incluait également la capacité à interpréter nos propres signaux internes ?

Dans une perspective d'intelligence distribuée où l'intelligence est répartie entre différentes zones corporelles, l'on peut ainsi imaginer une ToM interne : une forme d'introspection permettant de « lire » et d'intégrer nos propres états internes de manière distribuée.

  • Comment cela fonctionne-t-il ? Au lieu de se focaliser sur les autres, cette ToM intérieure nous aide à percevoir et à coordonner nos sensations viscérales, émotions et réflexes comme des « agents » internes. Par exemple, votre cerveau « lit » les signaux de votre intestin (anxiété viscérale) ou de votre cœur (accélération émotionnelle) comme des intentions ou des états « mentaux » distribués. C'est une répartition de l'intelligence : pas un « je » unifié dans la tête, mais un dialogue intérieur entre systèmes autonomes.
  • Pistes récentes : Des études en neurosciences cognitives (comme celles sur la métacognition incarnée) suggèrent que l'introspection n'est pas purement corticale, mais influencée par des boucles interoceptives (perception des signaux internes). Par exemple, la méditation ou la cohérence cardiaque renforce cette « ToM interne », aidant à mieux « comprendre » nos états corporels distribués.
  • Pourquoi c'est intrigant ? Cela transforme l'intelligence en un réseau introspectif : votre corps « pense » avec vous, en distribuant la perception de soi à travers des zones comme l'intestin ou le cœur. Une hypothèse philosophique, inspirée de Merleau-Ponty (le corps comme « sujet percevant »), qui ouvre des voies pour la psychologie : mieux gérer le stress en « écoutant » ces agents internes.

3. Le corps pensant : la cognition incarnée en action

La cognition incarnée (embodied cognition) va encore plus loin : elle affirme que le corps n'est pas un simple support passif, mais un partenaire actif dans la production de la pensée. Pas de « pur esprit » détaché de la chair – la pensée émerge des interactions sensori-motrices et physiologiques.

  • Exemples concrets : Adopter une posture ouverte augmente la confiance (études sur power posing, 2024). Marcher stimule la créativité (recherches sur embodied creativity, 2025). Même les gestes aident à résoudre des problèmes mathématiques (gestural cognition).
  • Le rôle des signaux internes : Via l'interoception (perception des états corporels), le corps influence décisions et émotions. L'axe intestin-cerveau (gut-brain axis) est un star ici : le microbiote produit des neurotransmetteurs qui modulent humeur et cognition.

Pour illustrer cela, examinons une répartition neuronale simplifiée dans le corps. Contrairement à l'idée d'un cerveau unique, les neurones sont distribués en zones fonctionnelles. Voici une liste des principaux ensembles (estimations approximatives basées sur des atlas récents, 2025–2026) : zone, quantité de neurones, et fonctions principales (sans entrer dans des notions spéculatives comme la conscience).

3.1 Cartographie neuronale

  • Cerveau crânien global : ≈ 86 milliards de neurones ; localisation : boîte crânienne ; fonctions : pensée abstraite, émotions, motricité, régulation globale.
    • Cortex/néocortex : ≈ 16–20 milliards ; surface cérébrale ; analyse, planification, langage.
    • Système limbique (amygdale, hippocampe, etc.) : intégré (milliards) ; structures profondes ; détection de menaces, mémoire affective, motivation.
    • Tronc cérébral : ≈ 1 milliard ; base du cerveau ; régulation vitale automatique (respiration, rythme cardiaque).
    • Cervelet : ≈ 69 milliards ; arrière du cerveau ; coordination motrice, apprentissage procédural.
  • Moelle épinière : ≈ 1–2 milliards ; colonne vertébrale ; relais sensoriel/moteur, réflexes spinaux.
  • Ganglions des racines dorsales (DRG) : ≈ 1–3 millions (31 paires) ; à côté de la moelle ; sensations périphériques (toucher, douleur).
  • Système nerveux entérique (ENS) : ≈ 400–600 millions ; paroi intestinale ; motricité digestive, immunité locale, production de neurotransmetteurs.
  • Système nerveux cardiaque intrinsèque (ICNS) : ≈ 40 000–94 000 ; tissus cardiaques (oreillettes) ; régulation du rythme et contractilité.
  • Ganglions autonomes sympathiques : plusieurs millions ; chaînes paravertébrales et prévertébrales ; réponse au stress, innervation viscérale.
  • Ganglions vagaux (nodose) : dizaines de milliers ; base du cou ; afférents viscéraux (cœur, poumons, intestin).
  • Autres plexuses autonomes (solaire, pelvien, etc.) : centaines de milliers à millions ; viscères ; régulation locale.

Cette distribution montre un corps « neuronalisé » : l'intelligence émerge potentiellement de ces zones interconnectées, pas d'un centre unique.

4. Les interactions entre ces zones : un réseau encore mystérieux

Ces zones neuronales ne fonctionnent pas en silos – elles interagissent via un réseau complexe de nerfs, hormones et signaux biochimiques. A ce jour, beaucoup de ces réseaux restent peu connus : la connectomique (cartographie complète des connexions) est encore émergente, et les interactions fines (comme les boucles feedback) sont souvent étudiées isolément.

  • Le nerf vague : clé de voûte, avec 80–90 % de fibres afférentes (du corps vers le cerveau). Il relie l'ENS (intestin), le cœur (ICNS), les poumons et le cerveau (tronc, limbique, cortex). Fonctions : modulation du stress (via axe HPA), influence sur humeur et inflammation. Peu connu : comment il priorise les signaux viscéraux pour la cognition ?
  • La moelle épinière : relais majeur entre cerveau et périphérie. Interactions : réflexes autonomes avec DRG et plexus ; boucles avec tronc pour motricité. Peu connu : rôle dans la plasticité post-lésion (réseaux spinaux « intelligents » ?).
  • Interactions cerveau-périphérie : Hormones (cortisol du système endocrinien influence limbique), immunité (cytokines de l'ENS modulent inflammation cérébrale). Exemple : microbiote intestinal altère barrière hémato-encéphalique via vague. Peu connu : dynamiques temporelles (comment un signal viscéral « remonte » en décision consciente ?).
  • Globalement : Des atlas 2025 (comme ceux de l'Allen Institute) cartographient ces liens, mais les interactions multi-échelles (neurone-cellule immunitaire-microbe) restent largement inexplorées. C'est un terrain fertile pour de futures découvertes !

5. La théorie de l’esprit interne : dialoguer avec les « intelligences » du corps

Dans ma pratique quotidienne, j’observe depuis plusieurs années l 'intérêt qu'il y a faire émerger progressive une intelligence introspective distribuée chez mes patients. En effet, à mesure qu’ils apprennent - grâce à différents exercices -  à « lire » les intentions internes, les signaux et les messages émanant des différents centres de décision corporels ou cerveaux délocalisés — exactement comme on apprend à décoder les intentions, les non-dits ou les émotions d’un interlocuteur — quelque chose de profond se produit.

Cette capacité à dialoguer avec ses propres systèmes internes n’est pas une métaphore ni une simple technique de relaxation : c’est une compétence neuropsychologique réelle, qui se développe avec l’entraînement et qui modifie durablement la façon dont les personnes habitent leur corps, construisent leur identité et prennent leurs décisions.

Les effets que j’observe sont souvent rapides, parfois surprenants, et toujours profonds : une régulation émotionnelle nettement plus fine et moins réactive, des décisions qui paraissent plus stables, moins tiraillées par des impulsions viscérales ou des ruminations corticales, une diminution marquée des réactions automatiques disproportionnées (colère explosive, sidération, évitement), et surtout une sensation croissante d’alignement intérieur — ce sentiment rare et précieux que « tout mon corps est d’accord avec moi », que le praticien que je suis ne se lasse pas d’entendre, même après des années.

C’est précisément à partir de ces observations répétées en séance que s’est progressivement imposée, pour moi, l’idée d’une théorie de l’esprit interne (ou ToM interne). Non pas une théorie de l’esprit tournée vers autrui, mais une forme d’intelligence introspective qui permet d’attribuer un sens, une intention, une « voix » ou un « point de vue » aux signaux issus des systèmes corporels autonomes — intestin, cœur, système nerveux autonome, tensions posturales, etc.

En d’autres termes : l'individu commence à traiter son propre corps non plus comme un objet silencieux ou un ennemi à discipliner, mais comme un partenaire pluriel dont on peut apprendre le langage. Et ce dialogue intérieur distribué semble favoriser une forme d’intégration psychophysiologique que les approches purement cognitives ou purement somatiques peinent parfois à atteindre seules.

Bien entendu, cette notion reste exploratoire et clinique mais elle émerge directement de ce que je vois au jour le jour : des personnes qui, en apprenant à écouter et à « mentaliser » leurs signaux internes, retrouvent une souveraineté plus grande sur leurs réactions, leurs choix et leur sentiment d’exister.

Conclusion : 

L'intelligence distribuée et le corps pensant nous invitent à une vision plus intégrée : la pensée est un processus corporel, introspectif et interconnecté. Avec l'idée d'une ToM intérieure distribuée, il s'agit de considérer nos mondes internes comme un réseau vivant.

Les avancées neurobiologiques récentes rendent cette perspective de plus en plus crédible. Elles démontrent de façon croissante une intelligence répartie, distribuée à travers le corps :

  • l’axe intestin-cerveau (gut-brain axis) avec ses 400–600 millions de neurones entériques,
  • le réseau neuronal cardiaque intrinsèque (~40 000–90 000 neurones),
  • les ganglions autonomes et les boucles vagales afférentes (80–90 % des fibres du vague montent du corps vers le cerveau),
  • les réseaux spinaux semi-autonomes et les ganglions dorsaux.

Ces systèmes ne se contentent pas d’exécuter des ordres : ils traitent localement de l’information, intègrent des feedbacks complexes, modulent l’humeur, l’attention et même les choix décisionnels. Quant aux interactions entre zones neuronales, encore mystérieuses, elles soulignent que nous n'en sommes qu'aux balbutiements.

Face à cette réalité d’une cognition incarnée et distribuée, la ToM externe (conçue pour autrui) nous semble, paradoxalement, l’outil théorique le plus adapté pour penser cette intelligence intérieure plurielle. Elle offre un cadre conceptuel pour nommer et développer ce dialogue avec « les autres en soi » — non plus comme une métaphore, mais comme une compétence neuropsychologique émergente, observable en clinique et potentiellement entraînable.

En résumé : ce que nous appelons parfois « intuition », « ressenti viscéral » ou « sagesse du corps » pourrait bien être une forme rudimentaire de théorie de l’esprit interne — une intelligence introspective distribuée qui, une fois affinée, permettrait de transformer nos relations avec nous-mêmes et avec le monde.

(Sources : Inspiré de revues 2025–2026 dans Nature Neuroscience, Frontiers in Psychology, et livres comme « The Extended Mind » de Clark.)

 

Dr Grijalvo