Quand le wokisme s'invite gentiement sur les ondes ! Lettre ouverte à France Culture - Non envoyée

Publié le 3 avril 2026 à 15:50

Le wokisme s’invite régulièrement sur les ondes, presque comme une évidence. Si nous avons choisi de réagir cette fois‑ci, c’est parce qu’il s’exprimait sous sa forme la plus douce et la plus poétique. Il s’agissait en effet de la lecture d’un texte écrit avec sincérité et bienveillance, animé par le désir de “changer les hommes”.

En France, le droit de réponse permet à toute personne, physique ou morale, de demander à un média de publier une réponse lorsqu’elle s’estime mise en cause, attaquée ou présentée de manière inexacte. Ce dispositif s’applique à la presse écrite, aux sites d’information, aux blogs professionnels, à la radio, à la télévision et, dans certains cas, aux réseaux sociaux. Il offre la possibilité de corriger une information erronée, de répondre à une critique, d’apporter un éclairage différent ou de rééquilibrer un débat lorsque seule une version des faits a été présentée.

Pour autant, compte tenu de la marginalisation constante de psychologie masculine, systématiquement rejetée en l'associant au masculinisme, autant dire que notre droit de réponse est absolument vain .

C’est pourquoi le format de la lettre ouverte peut s’avèrer plus pertinent : il s’agit alors d’un texte adressé à une personne ou à une institution précise, mais publié publiquement dans l'esoace médiatique afin que chacun puisse en prendre connaissance.

La lettre ouverte permet ainsi de rendre visible une critique, de mettre en lumière un problème, de créer un débat, de corriger une représentation ou de répondre à une injustice perçue, notamment lorsque les voies classiques de dialogue ne fonctionnent plus.

Dans le contexte qui nous occupe — celui de la prise en compte des hommes et de leur souffrance — une lettre ouverte serait, en réalité, tout aussi inutile qu’un droit de réponse.

Alors comme on nous le conseille parfois en thérapie d’apaisement, nous adaptons le format le plus adapté à l'invisibilité de la souffrance masculine qui est la lettre ouverte non envoyée : 

Et pour objet de notre "lettre ouverte non envoyée", et afin de ne pas alourdir le débat, j’ai choisi un texte agréable et subtil qui est un poème entendu par hasard sur France Culture lors d’un déplacement. Il s’agit du texte "Hommage aux petits garçons" de la poétesse Imany qui a expliqué et lu ce texte.

Et pour tâche, il nous revient alors de décrypter ce que ce texte présenté comme une douce musique allant de soi, véhicule sur quel contexte idéologique — implicite mais bien réel — et l'imaginaire qu'il nous propose.

L'Instant poésie Imany a été enregistré en public,

dans le cadre de l’Hyper week-end festival,

le 23 janvier 2026.

La chanteuse, autrice, compositrice et interprète Imany nous invite à éduquer les garçons autrement : 

Le poème "Hommage aux petits garçons", d'Imany nous raconte l’avoir écrit le soir, inspirée par la lecture d’une étude en chiffres indiquant que les hommes représentent 50% de la population et 75% des suicides.

Elle se dit aujourd’hui convaincue que l’on "tire sur le féminisme" comme sur une menace pour les hommes, alors même que “ce qui libère les femmes libère les hommes : qu’est-ce qui se passe si on autorise les petits garçons à être des êtres, des petits garçons, à être des êtres entiers, complexes ? - Et elle explique que les petits garçons pour vivre mieux et libre doivent en quelque sorte " tuer une part d’eux-mêmes".

Pour Imany, c’est la société entière, et non pas les parents seulement, qui élèvent les enfants. Il faut donc, nous dit-elle, déconstruire son enfant et en même temps se construire soi-même comme partie intégrante de ce système.

Expliquer aux petits garçons qu’ils “ont le droit de pleurer, ils ont le droit d’être joyeux, ils ont le droit de ne pas avoir envie de jouer au foot. (...) C'est un processus collectif.

Dans son parcours - en quittant la France à 17 ans pour aller vivre à New York -, dans sa musique, Imany  raconte ainsi avoir travaillé elle-même à s’extraire de son milieu d’origine et des injonctions liées au corps. Tout au long de sa carrière, elle a de fait interrogé la norme, qu’elle soit esthétique, vocale, ou sociale, et creusé son propre sillon.

Le poème: "Ce qu’on a fait aux garçons" d’Imany, 

On a fait croire aux petits garçons
qu’être un homme
c’était plus important
qu’être un humain.

On leur a fait gober
que la masculinité
devait passer
avant leur propre humanité.

Ils sont 50 % de la population mondiale
mais 75 % des suicides, au final.
Et ce chiffre
ne diminue pas.
Il continue de vivre
bien au-delà.

C’est la guerre
depuis l’enfance
au fond de leur cœur.
Alors à l’âge adulte
ils ne savent
pas faire la paix.

Leur droit d’être entiers
leur est nié.
Ils ont dû tuer une part d’eux-mêmes
avant de pouvoir la rencontrer.

Alors comment aimer

ce que l’on a appris à détester

Et si on ne peut aimer
tout son être
comment peut on
aimer les autres ?

On se pose la question.
Mais on connaît la réponse.

Personne ne peut donner
ce qu’il n’a pas
sans risquer
l’extinction de soi.

Comment les hommes peuvent-ils comprendre
ceux et celles qui luttent
pour leur entièreté
sans se sentir
désemparés ?

Sans faire appel
à la violence
qui vit dans leur corps
depuis des années ?

Et si ce n’est pas contre eux
qu’ils retournent cette violence,
c’est sur ceux et celles
qui n’ont rien demandé.

Si on apprenait aux petits garçons
que tous leurs sentiments
ont le droit de vivre,
qu’ils sont valides,
qu’ils n’ont aucune honte
à survivre,

que leur humanité
est multiple,
plus nuancée,
plus douce
qu’ils ne l’imaginent,

peut-être
qu’au fil du temps
ils apprendraient à s’aimer

À se tolérer.
À avoir de la compassion
pour eux-même.

La solution pour l’humanité.
Et aussi pour l’avenir de la planète.

Ce n’est pas à l’extérieur
qu’elle se cherche.

C’est peut-être
dans le cœur brisé
des petits garçons
qu’on a tués
à coups de virilité

    Le poème est court mais notre analyse est particulièrement longue !      

Afin d'en faciliter la navigation  

Voici donc le plan de notre cheminement critique.

 

🔷 Le poème d’Imany : une belle intention, mais une analyse simplificatrice

Le poème Hommage aux petits garçons propose de libérer les garçons des injonctions virilistes. Mais en expliquant leur souffrance presque exclusivement par la “masculinité toxique”, il réduit l’homme à un produit de la socialisation et glisse vers un essentialisme inversé :

“L’homme n’a pas de problème : il est le problème.”

Cette vision, réductrice, ignore la complexité des histoires émotionnelles individuelles.

🔷 La masculinité n’est pas une essence - ni biologique, ni culturelle

La violence masculine n’est ni un destin biologique, ni un produit mécanique des normes sociales. Les sciences contemporaines se sont construites par opposition à l'essentialisme  :

  • Éthologie constructiviste : même chez les animaux, la violence n’est plus considérée comme une nature ou un instinct, mais comme une réponse contextuelle à une situation donnée.

  • Existentialisme : l’homme n’a pas d’essence préalable ; il se construit.

  • Psychologie du développement : les schémas et structures psychologiques naissent des expériences précoces, pas des normes.

  • Neurosciences : l’identité est un processus dynamique, non un programme.

Ainsi, réduire l’homme à une nature violente est anti‑scientifique et anti‑clinique. Ce retour de l'essentialisme généralement porté par les dérives militantes ne peut conduire qu'à des impasses conceptuelles dangereuses, 

🔷 Le retour paradoxal de l’essentialisme dans le wokisme

Alors que les Gender Studies sont nées du constructivisme, certains discours militants réintroduisent une vision figée du masculin :

  • “Les hommes sont violents.”

  • “La virilité tue.”

  • “Le masculin est dangereux.”

Ce renversement transforme une critique sociale en nouvelle naturalisation, où l’homme devient une catégorie morale plutôt qu’un sujet psychique.

🔷 Ce qui blesse les garçons : non la norme, mais l’histoire émotionnelle

Ce qui “tue l’humanité des garçons”, ce ne sont pas les normes sociales, mais :

  • les carences affectives,

  • les séparations,

  • les conflits familiaux,

  • les traumatismes,

  • les schémas précoces non élaborés.

La norme sociale ne crée pas la souffrance ; elle module l’expression de blessures plus profondes. Les souffrances des filles et des garçons ne dépendent pas du genre, mais de la nature des expériences vécues, bienveillantes, adaptées ou négatives, adverses, non adaptées ( maltraitances, carences affectives, sentiments d'abandon, frustration). Le genre donne seulement une coloration particulière à ses expériences plutôt positives ou négatives.     

🔷 La violence masculine : un symptôme, pas une nature

La colère, le retrait, l’explosion, l’isolement ne sont pas des traits masculins. Ce sont des stratégies de survie mises en place dans l’enfance et devenues rigides à l’âge adulte.

La violence est :

  • un mécanisme de protection,

  • une réponse à la frustration précoce,

  • une mémoire émotionnelle,

  • parfois une transmission intergénérationnelle (guerre d’Algérie, traumatismes familiaux).

Elle n’est jamais une essence.

🔷 La remédiation : réparer mais pas déconstruire

La solution n’est pas de demander aux hommes d’abandonner leur virilité pour devenir compatibles avec une norme “éveillée”. La vraie transformation passe par :

  • la compréhension de ses expériences vécues dans l'enfance et de leurs effets à l'âge adulte

  • la régulation émotionnelle,

  • la restauration de l’attachement,

  • la réconciliation entre masculinité et humanité.

C’est un travail intime, patient, humble.

🔷 Jankélévitch : la stratégie des petits pas

La remédiation ne se fait pas par révolution intérieure, mais par micro‑gestes :

  • un automatisme suspendu,

  • une émotion reconnue,

  • un mot retenu,

  • une nuance introduite.

Ces “presque rien” sont, en réalité, des événements décisifs. C'est aussi la proposition des nouvelles approches en psychologie cognitive et plus particulièrement en psychotraumatologie.

🔷 Les nouvelles approches psychologiques issues des neurosciences 

  • l'abandon des visions psychanalytiques classiques ,

  • la reconstruction plutôt que la déconstruction  

  • la réintroduction de la limite 

  • être tout et devenir n importe quoi, un slogan destructeur  

  • la théorie des schemas de Jeffrey Young

Présentation argumentée de notre pratique en tant que spécialiste des comportements masculins 

🔷 Conclusion : l’homme n’est pas un problème à déconstruire, mais un sujet à accompagner

  • L’homme n’est pas violent par nature.

  • La construction imaginaire de l homme violent
  • La masculinité n’est pas toxique en soi.

  • Les normes ne sont pas des causes, mais des contextes.

  • La souffrance masculine mérite d’être entendue.

  • La psychologie doit s’ouvrir aux trajectoires masculines.

  • La réparation passe par l’intime, pas par l’idéologie.

L’homme n’a pas à devenir autre "chose" : il a à devenir lui‑même.

 

Analyse Critique

Nous ne critiquons bien évidemment pas la forme qui est superbe, mais c'est le fond qui pose un certain nombre de problèmes que nous allons tenter de souligner.

🟦1. Ce que nous dit le poème sur la masculinité

La chanteuse, autrice, compositrice et interprète Imany nous invite, à travers son poème « Hommage aux petits garçons », à éduquer les garçons autrement. Inspirée par une étude indiquant que les hommes représentent 50 % de la population mondiale mais 75 % des suicides, elle exprime une conviction profonde : « ce qui libère les femmes libère les hommes ». Elle appelle à autoriser les petits garçons « à être des êtres entiers, complexes », à leur permettre de pleurer, d’être joyeux, de ne pas aimer le foot, et à leur restituer une humanité pleine et subjective.

Pourtant, dans cette belle invitation à l’entièreté, se glisse une tension paradoxale. Tout en proclamant que les garçons doivent devenir des sujets complets, Imany explique leur souffrance presque exclusivement par une construction sociale : la virilité imposée par la société, qu’il faudrait déconstruire. Ainsi, en affirmant leur droit à être des êtres entiers et subjectifs, elle les enferme paradoxalement dans une dimension essentiellement sociale et culturelle.

La masculinité est ainsi présentée comme une norme extérieure mutilante, une sorte de carcan qui “tue une part d’eux‑mêmes”. Cette vision réduit les hommes à un produit de la socialisation, sans tenir compte de la complexité de leurs histoires personnelles. Or, ce que l’on nomme “masculinité” est bien souvent l’expression d’expériences d’enfance parfois difficiles — séparations, conflits familiaux, disputes, sentiments d’abandon ou d’insécurité — des expériences qui traversent indifféremment les garçons et les filles.

🟦2. La succession des clichés habituels sur le masculin

  1. L’homme = produit exclusif de la masculinité toxique / patriarcale - Phrases clés :
    • « On a fait croire aux petits garçons qu’être un homme c’était plus important qu’être un humain »
    • « On leur a fait gober que la masculinité devait passer avant leur propre humanité »
    • « à coups de virilité »  Cliché classique sur le masculin : la masculinité serait une construction sociale oppressive qui « tue » l’humanité des garçons. Le poème attribue presque toute la souffrance masculine (suicides, violence, incapacité à aimer) à cette injonction unique, comme si elle était la cause première et quasi unique.
  2. Les garçons doivent être « autorisés » à être vulnérables pour guérir « Ils ont le droit de pleurer, ils ont le droit d’être joyeux, ils ont le droit de ne pas avoir envie de jouer au foot »  Cliché et préjugé masculin : la solution serait une déconstruction genrée massive (pleurer, exprimer la douceur, refuser le foot) pour retrouver l’« entièreté ». Cela sous-entend que la masculinité traditionnelle est intrinsèquement mutilante et que la voie de la guérison passe par une féminisation émotionnelle des garçons.
  3. La violence masculine comme conséquence directe de la répression émotionnelle imposée « Sans faire appel à la violence qui vit dans leur corps depuis des années »  Cliché répandu dans les discours sur la « masculinité toxique » : la violence serait la seule issue pour un homme qui n’a pas pu exprimer ses émotions. Le lien causal est présenté comme quasi mécanique.
  4. Les hommes ne peuvent aimer les autres tant qu’ils ne s’aiment pas eux-mêmes « Comment aimer ce que l’on a appris à détester ? », « Personne ne peut donner ce qu’il n’a pas »  Cliché thérapeutique-populaire : l’amour de soi précède l’amour des autres. Vrai en partie, mais en partie seulement mais présenté ici comme une vérité absolue et genrée, sans nuance sur le fait que beaucoup d’hommes et de femmes aiment profondément malgré leurs difficultés à s'aimer soi-même.
  5. La statistique des suicides comme preuve ultime du malheur masculin « Ils sont 50 % de la population mondiale mais 75 % des suicides » Ce chiffre est réel et grave, mais utilisé ici de façon univoque pour imputer la cause à la « virilité » sans mentionner les autres facteurs comme le moindre recours aux soins et leur accessibilité parfois rendue impossible notamment en raison de préjugés sur le masculin.

🟦3. Des simplifications excessives et radicales sur le masculin

🔷1. La norme sociale de la masculinité tue l'humanité des garçons ?

Cette simplification sur le masculin est malheureusement courante. Ainsi le poème véhicule une vision monocausale (la masculinité toxique tue l’humanité des garçons) ce qui ne correspond pas à la complexité de la construction identitaire.

Tout en se voulant avant-gardiste, il s'agit d'une vision ancienne et monocausale — héritée des années 1960 et des grands mouvements de libération (sexuelle, féministe, critique des normes sociales et patriarcales) — qui considère les normes sociales comme seules constitutives de l’identité et de la personnalité. Ces concepts apparaissent aujourd’hui largement insuffisants et ne permettent, ni de comprendre la psychologie masculine tout autant que féminine, et encore moins de saisir la complexité des trajectoires.

Ainsi affirmer que les normes sociales imposées aux garçons — virilité, dureté, invulnérabilité, maîtrise émotionnelle — agiraient comme une force mutilante, les empêchant d’accéder à leur humanité pleine et entière, le texte suggère que la masculinité prescrite fonctionnerait comme un étau : pour devenir “un homme”, le garçon devrait alors renoncer à une part de lui-même, étouffer ses émotions, taire sa vulnérabilité, se couper de son monde intérieur.

Mais l’enjeu, dans cette formulation, est que la norme sociale est présentée comme une cause directe, presque mécanique, presque biologique voir essentialiste : comme si la masculinité culturelle produisait inévitablement une déshumanisation.

🔷2. Un dangereux glissement vers l 'essentialisme

Nous pouvons ainsi repérer qu'il y a une certaine tendance de l'autrice à opérer un glissement vers une forme d’essentialisation paradoxale qui tend à vouloir transformer une norme en destin, un contexte en causalité, un apprentissage en nature. En effet, l'autrice laisse ainsi entendre que tous les garçons, exposés à la même norme, seraient affectés de la même manière — ce que la psychologie, la clinique et même l’éthologie animale qui a longtemps considéré que le comportement animal était instinctif inné, comme naturel, a abandonné l'essentialisme pour une éthologie animale constructiviste.

L’éthologie constructiviste animale montre que les comportements que l’on croyait auparavant instinctifs — agressivité, dominance, soumission, coopération, soin — ne sont jamais de simples expressions d’un programme génétique. Ils sont co‑construits par l’environnement, les conditions d’élevage, les interactions , la disponibilité des ressources, la structure micro-sociale du groupe, et même les micro‑événements relationnels. Un même animal peut devenir agressif, craintif, apathique ou coopératif selon les contextes dans lesquels il se développe

Les travaux sur les primates, les loups, les rats, les oiseaux montrent tous la même chose : la violence n’est pas un invariant biologique, mais une réponse adaptative à un environnement donné.

En conséquence, même chez les espèces non humaines, la violence est un produit de l’histoire, du contexte, du stress, de la compétition ou de la privation.

La violence n’est jamais un destin biologique, mais une réponse contextuelle. Si le comportement des autres espèces est co‑construit par l’environnement, les interactions dans les groupes et les apprentissages, comment pourrait-on réduire la violence masculine à une essence ? L’homme n’est pas violent par nature ? 

Ainsi, les récits qui tendent à naturaliser la violence masculine — même sous une forme poétique — sont en réalité anti‑scientifiques, anti‑cliniques, et anti‑humanistes.

       🔵 Rappel du débat [Essentialisme] vs [Existentialisme] - 1950

L’essentialisme affirmait que l’être humain — et donc l’homme — possédait une nature fixe, un noyau immuable, une essence préalable qui détermine ses comportements. Dans cette perspective, la violence masculine était considéré comme un attribut inscrit dans la biologie, dans le corps, dans l’identité même du masculin.

C’est finalement cette ancienne logique qui sous‑tend le récit d'Imany où l’homme finit par apparaitre comme un être intrinsèquement dangereux, porteur d’une violence latente, presque génétique. L’essentialisme fige, simplifie, enferme : il transforme un comportement en destin.

Cependant, l’idée qu’il existe une nature fixe, immuable, inscrite dans le corps ou dans l’âme — a commencé à se fissurer au milieu du XXᵉ siècle, notamment dans les années 50 notamment par le mouvement existentialisme, qui au contraire, affirmait que l’existence précède l’essence : l’être humain n’est pas défini d’avance, il se construit, se transforme, se choisit, pour finir par s'effondrer définitivement dans la période 60-80.

Ainsi, rien n’est inscrit dans la nature de l’homme et tout se joue dans son histoire, ses choix, ses schémas, ses relations, ses environnements. Dans ce cadre théorique la violence n’est pas une essence masculine, mais une réponse, une adaptation, un mécanisme de protection façonné par des contextes traumatiques. Elle est donc transformable, modulable, modifiable. L’existentialisme a ainsi ouvert la porte à la responsabilité, à la maturation, à l’Adulte Sain.

Sur le plan de la chronicité si l'essentialisme a commencé à se fissurer sous l'impulsion de  Sartre et Beauvoir le coup de grâce théorique est arrivé dans les années 60-80 avec Lévi-Strauss, Foucault, Derrida, Deleuze et Butler plus tard qui a ainsi définitivement enterré l’idée d’une essence humaine.

C'est pourquoi, retrouver la présence de l'essentialisme dans le Wokisme forme militante des Gender Studies (Etudes de Genre) qui se sont construites sur la French Theory issue de l'Existentialisme et du fameux "on ne naît pas femme on le devient" de Beauvoir, est totalement paradoxal.

         🔵2020 L'essentialisme le retour !

Les approches constructivistes nous rappelle généralement qu'un comportement n’est jamais une essence, mais un comportement co‑construit par l’histoire, l’environnement. Rien, dans la biologie, par exemple n’impose au mâle humain d’être violent, ce sont les contextes qui façonnent les réponses, et les réponses peuvent toujours être transformées. 

Ce débat académique paraissait résolu, mais alors que les Gender Studies sont nées du déconstructivisme, de la sociologie constructiviste et de l'existensialisme, certains discours du wokisme, forme militante des études de genre réintroduisent une forme d’essentialisme inversé où : 

  • “les hommes sont violents”,

  • “la masculinité est toxique”,

  • “le masculin est dangereux”,

  • “la virilité tue”.

Ainsi l'on passe de  “On ne naît pas femme : on le devient.” à : “On naît homme violent.”

C'est un renversement complet. En effet, les théories essentialistes se sont effondrées au milieu du XXᵉ siècle, sous les coups conjoints de l’existentialisme, du structuralisme et des sciences du comportement. Pourtant, un essentialisme inversé tend aujourd'hui à réapparaitre dans certains discours comme dans le texte d'Imany où l’homme y est réduit à une essence violente, comme si l’histoire, les schémas et la singularité psychique n’existaient plus.

        🔵Pourquoi ce retour vers l'essentialisme ?

La poésie contemporaine est la respiration secrète du monde, elle condense dans quelques mots ce qui flotte dans l’air, ainsi l'artiste Imany, ne fait que révéler, donner une voix à ce qui est capté et circule dans le collectif , c'est en quelque sorte une cristallisation de ce que notre époque est en train de penser, et cela est très inquiétant.

C'est pourquoi, nous avons tenté de comprendre pourquoi, il est aujourd'hui re-diffusé dans la société de vieilles théories que l'on croyait oubliées et surtout, sans que cela puisse soulever polémiques et débats. 

Ainsi, par exemple, un discours essentialiste appliqué à l’éthologie animale — affirmant que le chimpanzé mâle ou l’orang‑outan mâle des montagnes serait “par nature” violent — susciterait immédiatement polémiques et controverses. Pourtant, dans certaines branches des études de genre, l’idée selon laquelle le mâle humain serait intrinsèquement violent ne semble choquer personne.

Les principales raisons du retour de la régression Essentialiste  

           1. Parce que la déconstruction radicale a besoin d’un “ennemi stable”

Pour déconstruire une norme, il faut d’abord la figer. Et pour fustiger la masculinité, il faut la définir. Ainsi, paradoxalement, certains discours militants :

  • fixent “le masculin” comme une catégorie homogène,

  • lui attribuent des traits stables (violence, domination, dangerosité),

  • en font une essence négative, un bloc identitaire.

C’est un essentialisme inversé : non plus “l’homme est naturellement fort”, mais “l’homme est naturellement violent”. Dans les deux cas, il s'agit d'une naturalisation.

           2. Parce que l’idéologie a besoin de simplifier ce que la philosophie complexifie

L’existentialisme est exigeant : il demande de penser la liberté, la responsabilité, la singularité, l’ambiguïté.Le militantisme, lui, a besoin de :

  • catégories simples,

  • récits mobilisateurs,

  • oppositions claires,

  • identités stables.

Ce qui était une philosophie de la nuance devient un outil politique de simplification. “On naît homme violent.” et il s'agit donc de changer la nature de l'homme, le déconstruire pour le recontruire 

            3. Parce que la souffrance cherche des coupables, pas des structures

Dans les Gender Studies académiques, la violence est pensée comme : structurelle, historique, relationnelle, contextuelle. Mais dans certains discours militants, elle devient : personnelle, incarnée, essentialisée.

Ainsi, l'on passe de : “Le patriarcat produit des comportements violents.” à : “Les hommes sont violents.”

Ce glissement est psychologiquement compréhensible, mais philosophiquement extrêmement dangereux.

             4. Parce que la critique du pouvoir peut devenir une nouvelle forme de pouvoir

Foucault l’avait anticipé : toute critique du pouvoir peut devenir un nouveau pouvoir. Ainsi, certains discours déconstructivistes : déconstruisent les normes anciennes, mais reconstruisent des catégories encore plus rigides, en assignant les individus à des identités morales.

L’homme en tant que mâle humain, devient une figure morale, non un sujet psychologique. Alors que nous ne devrions plus avoir ce genre de débat [ Essentialisme / Existentialisme] depuis plus de 50 ans.  

🔷2.  Mais alors qu'est-ce qui tue et blesse l'humanité du garçon ?

Ce qui “tue” ou blesse un garçon n’est pas la norme en elle-même, mais la manière dont cette norme sociale rencontre le sujet c'est a dire l'histoire émotionnelle, le vécu du sujet, ses attachements, ses schémas, ses blessures précoces, ses traumatismes.

La norme ne construit pas l’individu, elle module, colore une teinte, culturelle et sociale à son vécu à sa trajectoire personnelle et émotionnelle.

Ainsi, prétendre que la masculinité  - c'est à dire la norme sociale du masculin - tue l’humanité des garçons”  tend à naturaliser ce qui est en réalité psychique, relationnel, contextuel et transformable. Imany confond la norme avec la cause, et la cause avec l’essence.

En clinique, on dirait plutôt ce n’est pas la masculinité qui tue l’humanité des garçons, mais l’absence de sécurité émotionnelle, l’absence de modèles d’attachement, l’absence de permission d’être entier. Et cela n’a rien d’un destin : cela peut toujours être réparé.

🔷3. Le retour du débat [sociologie constructiviste] vs [psychologie] - 1970 

La sociologie constructiviste à souvent affirmé que l’individu est façonné par les normes, les discours, les institutions, les rôles sociaux. Dans cette perspective, la masculinité — comme la féminité — serait un produit culturel, un script appris, un ensemble de comportements imposés par la société.

C’est une vision utile, et qui correspondait à une époque de remise en cause, mais excessivement partielle. Parce que ce qui construit un individu, ce n’est pas la norme sociale en elle-même, mais la manière dont :

  • l'individu l’interprète,

  • cette norme résonne avec ses blessures,

  • elle est intégrée 

  • elle rencontre l' histoire de ses attachements.

Ainsi la norme sociale n’est jamais une cause. Elle est un contexte. En effet, l’individu n’est pas seulement construit par les normes sociales, mais par son histoire émotionnelle, ses attachements, ses traumatismes, ses environnements précoces. Autrement dit, si la sociologie voit le social, la psychologie voit le vécu  et la clinique voit la singularité. Et ces trois niveaux qui ne se recouvrent jamais parfaitement ne peuvent être confondus.

La sociologie dit : Les hommes sont construits par les normes masculines. Et la psychologie dit : Chaque homme est construit par son histoire émotionnelle, et les normes sociales ne font que donner un support à cette histoire.

Ainsi, réduire la violence masculine aux normes sociales, c'est réduire la masculinité à un rôle et l’homme à une catégorie sociologique, cela à pour conséquence d'oublier l’essentiel c'est que la violence est un mécanisme psychique, non un produit de la norme.

Ainsi, depuis longtemps la psychologie à démontré que ce ne sont pas les normes qui construisent un individu, mais son histoire personnelle et émotionnelle. Les normes ne créent pas la violence : elles ne font que lui donner une forme, c'est à dire d'en définir le niveau d'acceptabilité.  Ainsi La clinique rappelle que chaque homme est un sujet singulier, non un produit de la société.

🔷3. La contradiction définitive apportée par les neuro-sciences 1980

Depuis plus de 40 ans les approches déconstructivistes du sujet, ont été profondément remises en question, notamment par les neurosciences, la psychologie du développement et des modèles intégratifs. Ces disciplines montrent que l’identité ne se réduit pas à l’effet des normes : elle se construit aussi à partir de vulnérabilités précoces, d’expériences relationnelles, d’attachements, de blessures, de stratégies d’adaptation et de processus émotionnels profondément enracinés.

Nous sommes, ce que notre histoire a fait de nous, mais nous sommes encore davantage ce que nous avons fait de cette histoire : la manière dont nous avons traversé nos expériences, les sens que nous leur avons donnés, et l’interprétation que nous en portons encore aujourd’hui. L’identité n’est jamais un simple héritage ; elle est un travail continu, une mise en forme intime et dynamique de notre vécu.

        🔵 Ce que dit aujourd'hui la psychologie - 2020

Dans les théories les plus récentes validées scientifiquement, il est admis que la majorité des  patterns profonds et structurants de la personnalité naissent des expériences familiales précoces vécues chez l'enfant ou l'adolescent et cela concerne indifféremment  les deux sexes comme par exemple - les séparations et les conflits familiaux, les divorces, les négligences affectives, les critiques systématiques, l'instabilité perçue, les abus, les traumas – autant de situations perturbantes qui ne sont pas créés par la virilité elle-même ou les normes sociales mais par les environnements et l'histoire intimes des sujets.

La socialisation genrée ne fait donc que colorer l'expression de ces patterns profonds, les garçons vont avoir des schémas plus importants sur l’inhibition émotionnelle ou les standards de performance, et les filles vont avoir des patterns davantage orientés vers le sacrifice de soi ou le sentiment de honte mais ces différences restent généralement faibles.

De même, les différences physiologiques entre hommes et femmes modifient, selon nos connaissances actuelles, les proto‑langages corporels - neurobiologiques, neuromusculaires,.. - et influencent la forme que prennent certains comportements. Mais, il est une évidence reconnue que la violence, en elle‑même, comme d'autres ressentis, n’est ni masculine ni féminine, par contre ses modalités d’expression peuvent ainsi varier selon le sexe. Il est d’ailleurs frappant de constater que les études de genre abordent très peu cette dimension neurobiologique, et que les travaux disponibles proviennent le plus souvent de modèles animaux.

🔷4. Réactiver la guerre des sexes est contre-productif

Comme le souligne la psychologie contemporaine, la véritable libération ne passe pas par une reconstruction idéologique du masculin, mais par le travail et la mise en mouvement des schémas traumatiques — séparation, abus, carences affectives, sentiment d’abandon, perte, deuil — qui ont pu marquer l’histoire du sujet. L’enjeu est d’éviter que ces blessures ne se figent en comportements défensifs hérités du passé. Et pour cela, il n’est nul besoin d’opposer masculinité, féminité (traditionnelle ou non) et humanité.

Nul besoin en effet, de réactiver la guerre des sexes : femmes et hommes sont pris dans les mêmes tourments psycho‑traumatiques.

Ce qui peut différer, ce n’est pas la souffrance elle‑même, mais la facilité d’accès aux moyens de s’en extraire — et finalement de comment hommes et femmes vont pouvoir monter dans le “bateau de sauvetage”. Et  sur ce point, il existe sans doute un fléchage genré, comme on le dit souvent, “les femmes et les enfants d’abord”, les femmes étant plus avantagées de ce point de vue tant, il existe de dispositifs à leur adresse, d’où l’intérêt de développer une  psychologie plus attentive aux trajectoires masculines. En, effet les hommes consultent peu, et restent souvent pris dans l’injonction de tenir coûte que coûte, et c’est sans doute là, leur plus grand obstacle. En cela, les préjugés sur le masculin, qui sont largement diffusés sur les ondes du matin à tard le soir, n’aident en rien à lever ces barrières à l'entrée en soin.

🔷5. Une poésie rétrograde qui se veut avant-gardiste !

Décrire ainsi la souffrance masculine à cause de l'amputation du garçon d'une partie de lui-même  à coup de virilité, si elle est une image saisissante, est une réduction bien trop simplificatrice.

Si, il y a souffrance chez le garçon, elle ne relève pas d’un déterminisme patriarcal abstrait, mais d’une réalité bien plus nuancée : celle de schémas structurants dont les racines sont sociales mais aussi et surtout familiales, relationnelles et développementales.

Comme nous l’avons montré, ces débats relèvent d’anciennes querelles académiques, résolues depuis des décennies, et qui réapparaissent aujourd’hui dans certaines branches des Etudes de Genre ainsi que dans leurs prolongements militants. Imany en devient l’une des porte‑voix, mais ce qu’elle défend relève moins d’une analyse scientifique que d’une position idéologique : une vision essentialiste qui renoue, paradoxalement, avec des schémas de pensée d’avant les années 1950.

Ainsi, cette vision poétique qui se présente comme éclairée éveillée et avant‑gardiste finit par offrir de l’homme une représentation étonnamment obscurantiste, et surtout profondément datée — une manière de penser le masculin qui renvoie davantage aux philosophies du siècle dernier qu’à une compréhension contemporaine des dynamiques psychiques et sociales.

Une pensée d’autant plus rétrograde que même l’éthologie animale — qui a longtemps eu du mal à ne plus associer agressivité et violence aux seuls mâles des différentes espèces — n’ose plus aujourd’hui recourir à de tels concepts et parle désormais d'éthologie constructiviste.

🟦4. Taux de suicide des hommes juxtaposition et Gender Paradox

Ce texte a été, nous dit-on inspiré par la lecture d’une étude chiffrée indiquant que les "hommes représentent 50% de la population mais 75% des suicides au final".

La juxtaposition de ces deux chiffres ainsi présentée au début du poème, en dit long sur le niveau d'engagement et le militantisme de l'autrice à l'égard des hommes. En effet, cela peut ainsi laisser croire, à tort, à l'auditeur peu attentif que 75 % des hommes, représentant 50% de la population mondiale se suicident.

En réalité, ces pourcentages ne décrivent pas la même chose, ils montrent seulement que, les hommes représentent 50 % de la population mondiale et parmi l’ensemble des suicides en occident les hommes sont surreprésentés et représentent 75%, c'est a dire que 3 suicides achevés dans leur forme létale sur 4 concernent des hommes. 

La confusion naît ainsi du rapprochement de deux proportions qui n’appartiennent pas au même ensemble. Cette illusion statistique est révélatrice d'une certaine mauvaise foi et montre à quel point les récits sur le masculin peuvent facilement glisser vers des interprétations catastrophistes ou caricaturales.

Cependant, ce chiffre de 75 % d’hommes décédés par suicide n’est pas mobilisé dans le poème pour susciter l’empathie envers la souffrance masculine. Il sert plutôt, par un effet d’illusion statistique, à renforcer l’idée que l’état de nature masculine serait si fondamentalement désespérant, que les hommes eux-mêmes décident d'en finir, et l'auteure tend à nous présenter cette sur‑mortalité volontaire comme une fatalité psychique propre aux hommes.

Il est toutefois nécessaire de revenir sur ce chiffre de 75 %, qui indique bien une sur‑représentation masculine dans les décès par suicide par rapport aux femmes (3 sur 4). Ce constat est exact, mais il doit être mis en perspective : les femmes, elles, réalisent environ trois fois plus de tentatives. Cette dissociation entre tentatives féminines plus nombreuses et décès masculins plus fréquents est un phénomène classique, solidement documenté dans les statistiques internationales et françaises, et connu en suicidologie sous le nom de “gender paradox”.

Voici les données les plus récentes et fiables ( issues de sources officielles comme l'AFSP, CDC, WHO, Santé Publique France, INSEE et méta-analyses) :

🔷1. Suicides complétés (décès par suicide)

  • Hommes : représentent environ 75-80 % des décès par suicide dans la plupart des pays occidentaux.
    • USA (2023, CDC) : ~79 % des suicides sont masculins (taux 22.3/100 000 hommes vs 5.6/100 000 femmes → ratio ~4:1).
    • France (2023, Santé Publique France / CépiDc) : ~75-78 % des 8 848 décès recensés sont masculins (taux standardisé ~21-23/100 000 hommes vs ~5-6/100 000 femmes).
    • Monde (WHO 2021, dernières estimations stables) : taux global ~12.3/100 000 hommes vs ~5.9/100 000 femmes → ratio ~2:1 à l'échelle mondiale, mais plus marqué (3-4:1) dans les pays à haut revenu.

🔷2. Tentatives de suicide (non létales )

  • Femmes : réalisent 2 à 3 fois plus de tentatives que les hommes (ratio fréquent 2:1 à 3:1).
    • USA (AFSP / CDC) : les femmes tentent ~1.5 à 3 fois plus souvent que les hommes.
    • Études européennes et internationales (méta-analyses) : ratio femmes:hommes ~2.5-3:1 pour les tentatives non létales rapportées ou hospitalisées.
    • France : les données hospitalières et enquêtes (Santé Publique France, Baromètre santé) confirment que les femmes représentent la majorité des passages aux actes non mortels (souvent 60-70 % des hospitalisations pour tentative).

🔷3. Pourquoi ce paradoxe de genre ? (explications principales validées)

  1. Concernant les méthodes choisies :
    • Les hommes optent plus souvent pour des méthodes très létales (pendaison, saut de hauteur, armes à feu) ainsi le taux de létalité est beaucoup plus élevé (50-90 % vs 1-10 % pour les méthodes féminines fréquentes comme l'intoxication médicamenteuse ou les coupures).
  2. Intention et impulsivité :
    • Les tentatives masculines sont souvent plus impulsives et plus sérieuses dès le départ (liées à des schémas comme l'Inhibition Émotionnelle ou Manque de Contrôle de Soi, plus fréquents chez les hommes).
    • Les tentatives féminines sont plus souvent associées à une recherche d'aide ou de communication de détresse (cris d'alarme répétés), avec une plus grande probabilité de survie et d'intervention.
  3. Accès aux soins :

    • Les hommes consultent moins souvent les services de santé mentale (stigmatisation de la vulnérabilité), mais aussi non adaptation de la psychologie aux problématiques spécifiquement masculines . En effet, bien que cela souvent ignoré, la psychologie est une anthropologie du féminin, ce qui rajoute autant de difficultés structurelles pour les hommes d'accéder facilement aux soins, ce qui retarde la prise en charge et augmente le risque de passage à l'acte fatal.
  4. Autres facteurs :
    • Alcool/drogues plus souvent impliqués chez les hommes (facteur létal).
    • Moins de soutien social perçu chez les hommes (isolement social plus marqué dans certains schémas masculins).et une empathie plus faible vis a vis des hommes en difficultés. 

En résumé : oui, les hommes représentent la majorité des décès par suicide (75 à 80 %). Les femmes, quant à elles, réalisent davantage de tentatives (deux à trois fois plus). Cette différence ne traduit pas une “rationalité froide” propre au masculin, ni un mal‑être généralisé de toute la population masculine. Elle reflète surtout des facteurs bien documentés : des méthodes plus létales, une impulsivité différente, un moindre accès aux soins, et une inadaptation persistante des dispositifs de prise en charge précoce pour les hommes.

L’idée selon laquelle ces chiffres seraient la preuve d’un “carcan masculin” ou d’une souffrance inhérente au fait de naître homme est donc totalement infondée. Et si l’on observe les hospitalisations en psychiatrie, la parité est constante : environ 50 % d’hommes et 50 % de femmes, que ce soit en hospitalisation courte, longue ou en suivi ambulatoire.

🟦5. Ce que l'on peut dire de ce poème sur le plan philosophique

🔷1. La Déconstruction comme but

Dans son parcours Imany - nous dit avoir quitter la France à 17 ans pour aller vivre à New York -, dans sa musique, Imany a travaillé elle-même à s’extraire de son milieu d’origine et des injonctions liées au corps. Tout au long de sa carrière, elle a de fait interrogé la norme, qu’elle soit esthétique, vocale, ou sociale, et creusé son propre sillon. Et elle , applique cela à son fils, et plus largement aux garçons.

        🔵Commentaire direct de la présentation du parcours d'Imany

Dans le passage, introductif de présentation Imany raconte sur les ondes, son propre parcours et son interrogation systématique des normes (esthétiques, vocales, sociales). Elle présente ce mouvement comme une libération personnelle et créatrice : « creuser son propre sillon ».

C’est une belle illustration d’une quête d’authenticité. Pourtant, en l’appliquant aux garçons et aux hommes, ce modèle de déconstruction radicale pose un problème : il transforme un chemin individuel (le sien) en prescription collective. En invitant à « éduquer les garçons autrement » pour qu’ils deviennent « des êtres entiers », elle semble suggérer que l’entièreté passe nécessairement par le refus des ancrages anciens (famille, culture, virilité traditionnelle). Or, cela risque d’enfermer les garçons dans une nouvelle norme : celle d’une fluidité nomade imposée par la société contemporaine, et des philosophies déconstructivistes et militantes plutôt que choisies librement.

🔷2. Une double injonction philosophique

Le texte poétique d’Imany est profondément inspirant : En effet, il ouvre un espace de questionnement sur ce que signifie devenir soi. Et il nous place immédiatement devant deux interrogations majeures : déconstruction ou construction ? Devenir qui l’on est ou devenir ce que l’on nous dit d’être ?

Cependant, cette présentation pour les garçons d’aujourd’hui, ouvre sur le danger d'une injonction paradoxale.

D’un côté, on demande aux garçons de se déconstruire de modèles anciens — la virilité traditionnelle, ses excès, ses rigidités — sans toujours leur offrir de repères clairs pour se reconstruire. La déconstruction devient alors un geste sans horizon.

De l’autre, les garçons risquent alors de se conformer non plus à l’ancien modèle, mais au nouveau : une société qui valorise la fluidité permanente, la vulnérabilité performative, le rejet de toute forme d’ancrage ou de continuité. Ils deviennent alors ce que l’époque attend d’eux, binaire, non binaire ou en transition permanente plutôt que ce qu’ils souhaitent réellement être, dans une subjectivité libre, située et assumée.

La question qui devient alors centrale : comment un homme peut-il apprendre à mieux se connaître, à discerner ce qui vient de lui de ce qui vient des attentes sociales, anciennes ou nouvelles ? Cette question demeure entière, et sans explication. La seule issue proposée au garçon est ainsi de refuser définitivement l'ancien pour le nouveau et d'adopter la dernière norme sociale issue de l'idéologie nouvelle considérée comme progressiste, en attendant la prochaine.

🔷3. Déconstruction ou construction ?

Philosophiquement, la déconstruction des normes (esthétiques, sociales, genrées) est un geste puissant, hérité de Derrida : elle révèle que rien n’est « naturel », tout est construit. Mais Derrida lui-même insistait : la déconstruction n’est pas une fin, c’est un outil. Sans reconstruction, elle mène au vide ou à l’imposition d’une nouvelle doxa.

Nietzsche, également proche de cette question disait : « Deviens qui tu es ». Cela est différent de « détruis tout ce que tu es, pour devenir fluide et nomade » où encore "deviens ce que tu veux" y compris une cafetière ou une plaque de métal.

       🔵 Devenir qui l’on est, ou ce que l’on nous dit d’être ?

L’homme (ou le garçon) n’est pas une page blanche à réécrire selon les désirs de la société nouvelle ; il est un être historique, avec un ancrage familial, culturel et corporel. 

Le nomadisme physique et spirituel (« être tout et n’importe où ») que propose implicitement Imany dans peut être libérateur pour certains, mais il peut devenir dangereux pour beaucoup d’hommes en effet, ilpeut  activer le risque de déracinement, de perte de sens, et d’aliénation.

Heidegger parlait de Bodenständigkeit (enracinement) : sans sol, l’homme moderne devient « errant », incapable d’habiter authentiquement son existence. Ainsi plutôt que de rupture avec le passé, il serait préférable de parler de ré-agencements des racines, de développement des liens, notamment transgénérationnels.

Et plutôt que d'affirmer et de transvaluer en souhaitant inverser radicalement les valeurs - notamment masculine - il s'agirait plus exactement de les réagencer de les travailler dans la finesse, les améliorer pas à pas vers un mieux être.

🔷5. Comment mieux ce connaître en tant qu'homme ?

Mieux se connaître n’est pas déconstruire pour le plaisir de déconstruire. C’est construire : agencer différemment les pièces existantes, garder les racines solides tout en les ouvrant à la lumière. L’entièreté n’est pas nomadisme total ; elle est enracinement conscient alimenté d'une liberté choisie.

Si nous restons dans le domaine de la pensée philosophique c’est sans doute ici que Jankélévitch peut apporter une nuance essentielle : pour lui, l’existence humaine se joue dans l’infime, dans le “presque rien”, dans ces gestes minuscules où l’on se décide, où l’on s’engage, où l’on devient.

Là où la déconstruction peut parfois tout aplatir, Jankélévitch rappelle que l’éthique se niche dans la délicatesse, dans le scrupule, dans la responsabilité du sujet face à lui‑même. Il ne s’agit pas de déconstruire indéfiniment, mais de discerner — de choisir, de s’orienter, de devenir quelqu’un.

🔷6. Revenir à ce "presque rien" qui s'est joué autrefois 

Jankélévitch nous invite à revenir au détail, à l’infime, à ce “presque‑rien” où se joue pourtant l’essentiel de notre identité. Chaque nuance, chaque micro‑décision, chaque manière d’interpréter notre histoire contribue à façonner ce que nous devenons. L’identité n’est pas un bloc, mais une vibration subtile, un travail continu de discernement.

Pour lui, chaque geste, chaque nuance, chaque action, porte la trace de notre histoire. C’est dans ces fragments — nos perceptions, nos bonnes et mauvaises habitudes, nos schémas relationnels — que se déploie la complexité de notre personnalité. Revenir à notre histoire, c’est revenir à ce qui a façonné notre manière de sentir, d’interpréter, de réagir et d'agir.

Si nous revenons à la littérature, nous retrouvons cette attention au fragile et au nuancé chez Milan Kundera. Ainsi, dans L’insoutenable légèreté de l’être, Kundera montre que nos vies se jouent dans des gestes minuscules, ce sont ces choix presque imperceptibles, ces bifurcations discrètes qui finalement orientent toute une existence. Comme Jankélévitch, il refuse les explications totalisantes : ce qui compte, ce n’est pas la grande théorie, mais la manière singulière dont chacun habite son histoire.

Ainsi, là où Derrida introduit la critique, Jankélévitch réintroduit l’éthique c'est a dire l’attention au geste juste, au discernement, à la responsabilité intime. Et là où Nietzsche appelle à la puissance du devenir, Jankélévitch rappelle la nécessité de la délicatesse, du scrupule, de la nuance.

Ainsi, au lieu d'aller vers un horizon où la déconstruction peut devenir totalisante, les auteurs des petits pas nous invitent à ne pas oublier la reconstruction : déconstruire, oui — mais pour mieux discerner, mieux choisir, mieux devenir.

🔷7. Le wokisme immanent d'Imany 

Le danger de la déconstruction radicale, telle qu’elle est portée par le wokisme, inspiré des Gender Studies , et dont le texte d’Imany reprend plusieurs motifs qu'elle présente ainsi sous les traits d’une poésie de la bienveillance et de l’inclusion, propose en réalité un horizon très étroit pour les garçons et les hommes de demain. En effet, selon la perspective développée dans le texte, les individus masculins ne sont plus pensés comme des sujets psychologiques à part entière, mais comme les porteurs d’un système dont ils sont finalement victimes et qu'ils doivent absolument détruire pour s'en échapper et s'en libérer.

Dès lors, leur “mission” de petits garçons devenus grands sera d’abolir, de détruire et ainsi de se venger de ce qu’on leur a fait — de cette amputation qui les a détournés d’une vie pleine et entière, et qui les a laissés ainsi handicapés par une virilité toxique et maladive.

La virilité décrite par Imany apparaît comme un dogme social qui se serait imposé aux jeunes garçons jusqu'à les marquer dans leur chair. L’acte “révolutionnaire” proposé aux enfants qu'elle propose d'éveiller consiste donc à se débarrasser entièrement et d' effacer la norme ancienne — perçue comme rigide, binaire, dépassée — pour la remplacer par une nouvelle, celle du multiple, du non‑binaire, du ressenti comme seule boussole.

La masculinité traditionnelle est alors considérée comme un bloc à détruire, et non comme un héritage à interroger à transformer ou intégrer. Dans cette logique, l’ancienne norme doit céder la place au ressenti individuel, sans médiation, sans limite, sans ancrage.

🔷8. Le no-limite comme horizon

La révolution woke, propose que le ressenti devienne réalité, se proposant de dépasser même le cadre du physiologique, du féminin ou du masculin, l'humanité woke sous-entendue par Imany, c'est une humanité hors cadre, hors norme.

C'est en quelque sorte un garçon qui pour exister demain en tant qu'homme devra ainsi maintenir et entretenir son sentiment de toute‑puissance : comme l’enfant qui veut être tout à la fois — objet, animal, personnage de super héro, élément du décor, rideau de douche, bouilloire, métal, char d'assaut, il peut être tout, concrètement matériellement, instantanément;  comme dans les films avant-gardistes de Tetsuo des années 90. Explorer physiquement tous les points de vue, être tout, en même temps.  

Ainsi, l’adulte resté enfant - l'adulescent éternel - dans la réalité concrète - et dans l'attente de la perspective révolutionnaire ou évolutionnaire -  va ainsi développer un rapport particulier aux limites : il va constamment chercher à les éviter, à les contourner, voire à les nier, comme s’il pouvait échapper à toute frustration potentielle.

Tricheries, mensonges deviendraient des accommodations normales, autant de comportements qui tout en relevant d'une immaturité psychique et d'un refus de la contrainte et de la construction vont finalement tenter de prolonger les mécanismes de l’enfance.

L'individu selon la perspective sous-tendue par Imany, ainsi maintenu dans un stade intermédiaire - de non-adulte - serait alors tenté de préserver une illusion de toute‑puissance, celle d’un désir qui ne rencontrerait jamais d’obstacle, par la fuite et un nomadisme radical. L’Homme sommé pour exister de penser, être ou devenir toujours tout et n’importe quoi, se retrouve ainsi pris dans un cycle sans fin de déconstruction‑reconstruction‑déconstruction, qui se déploie au rythme des modes, des innovations et finalement de l’air et de la poésie du temps.

🔷9. Derrière la déconstruction : la norme consumériste comme dogme invisible

Il est important de souligner, que lorsque la déconstruction des normes et des limites n’est pas accompagnée d’un véritable travail de maturation psychique, elle ne produit pas un sujet plus libre, mais un sujet désancré. Un individu flottant, fragile, facilement capturable par les idéologies successives et par la somme infinie de désirs que nos sociétés de consommation mettent en circulation.

Cependant, force est de constater que paradoxalement, dans l'idéologie révolutionnaire woke ces mêmes sociétés de consommation  — qui imposent leurs propres normes, leurs propres injonctions, leurs propres modèles dans l'assouvissement infini des désirs — ne sont, elles, jamais ou très rarement remises en question.

           🔵 Une contestation du capitalisme largement minoritaire

La contestation du capitalisme et de la société de consommation apparaît parfois en arrière‑plan de certaines luttes minoritaires, mais elle reste marginale. Le genre s’est progressivement substitué aux rapports de classe comme grille de lecture dominante, sans pour autant ouvrir la voie à une révolution anti‑capitaliste, anti‑technologique ou à un retour à des modes de vie non industriels.

Le genre a remplacé la classe comme grille de lecture dominante. L’oppression n’est plus pensée en termes de production, mais en termes d’identité et les mouvements réellement anti‑capitalistes, anti‑productivistes ou anti‑technologiques sont très largement minoritaires et restent périphériques, sans influence réelle.

Pendant ce temps, les luttes identitaires (genre, race, orientation sexuelle) occupent l’espace médiatique et universitaire de façon massive.

           🔵 Les luttes de genre en remplacement des luttes de classes

Ce n’est pas une opinion : c’est un constat établi par de nombreux sociologues (Fraser, Boltanski, Castel, Illouz, etc.) depuis les années 1990–2000, une partie des mouvements sociaux occidentaux a progressivement déplacé son centre de gravité :

  • des rapports de classe (travail, exploitation, capitalisme, industrialisation)

  • vers les rapports de genre, de race, de sexualité, d’identité.

En 2020, les sociétés de consommation apparaissent désormais comme les alliées les plus dévouées de la déconstruction wokiste. Le progrès techno‑scientifique semble même promettre que tout est possible : la chirurgie réparatrice devient anticipatrice, l’augmentation de l’humain se normalise, et chaque limite peut être contournée, repoussée ou effacée.

Dans cette logique, la technologie offre l’illusion qu’elle pourra toujours éviter la frustration, toujours répondre au désir, toujours supprimer l’obstacle.

Ainsi, tandis que les normes symboliques sont déconstruites, les normes consuméristes — elles — ne sont jamais remises en cause. Elles deviennent même le dernier cadre, la dernière idéologie silencieuse : celle qui promet un individu sans limites, sans manque, sans résistance du réel.

🔷10. La philosophie de Jankélévitch comme contre-feu conceptuel au wokisme

Un champ critique, celui des normes sociales, pour rester vivant, doit demeurer habité par une éthique du sujet, par la singularité des trajectoires, et non par une mécanique idéologique déracinante et broyante de l'individu.

La question n’est donc pas seulement de déconstruire les normes, mais de permettre à chacun — et en particulier aux hommes — de se réapproprier leur propre devenir en explorant dans la légèreté supposée de leur enfance la profondeur de leur histoire et parfois aussi de la douleur actuelle

Selon nous, la construction masculine ne peut être pensée par des abstractions idéologiques, mais par l’histoire intime, les micro‑gestes et l'exploration des nuances et de la complexité du vécu qui explique pour partie la singularité des choix. Il y aurait ainsi une urgence à sortir de la déconstruction pure pour revenir à l’expérience vécue, incarnée, située.

C'est ainsi que la philosophie de Jankélévitch, avec sa pensée de la nuance peut agir comme un vaccin contre toute idéologie qui prétend réduire l’humain à une catégorie. En nous rappelant que la singularité d’une vie ne se laisse jamais capturer par un système.

Comme le souligne Jankélévitch, chaque individu est singulier, irréductible, nuancé : c’est un sujet psychologique, et non la simple expression d’une norme sociale — qu’elle soit ancienne ou progressiste. Le rattacher exclusivement à une catégorie, c’est déjà le réduire.

L’éthique, chez Jankélévitch, est un travail intime, subtil, exigeant : une responsabilité personnelle, pas une posture publique à affichée et placardée comme bouclier dissimulateur de ses propres dérives.

Ainsi, la nuance est une vertu, la diplomatie, l'empathie n'est pas une compromission, de même que le réel est ambigu, traversé de contradictions, et ne se laisse jamais enfermer dans une lecture unique ou dans un simple rapport de domination ou dans une catégorie totalisante (traditionnel progressiste) ou de clichés ( viril donc toxique,.. ) . 

Le langage, enfin, n’est pas seulement un outil de lutte politique : il est ce qui révèle la complexité du monde, la délicatesse des situations, la singularité des êtres. Le transformer en narratif dominant, produit en masse, revient à l’appauvrir — et à appauvrir la capacité de penser de ceux à qui ce discours s'adresse..

🟦6. Le "masculin violent" comme imaginaire poétique

Dans le poème d’Imany, la violence masculine apparaît comme inévitable, quasi biologique. Cet essentialisme, scientifiquement invalidé, serait jugé indigne dans n’importe quel autre domaine — y compris en éthologie animale, où l’on refuse désormais d’attribuer la violence à la seule catégorie des mâles.

Pourtant, appliqué au mâle humain, cela ne semble choquer personne.

Et cela contribue ainsi à entretenir l’imaginaire d’un “masculin violent”, stigmatisant les hommes et nourrissant des luttes de genre qui se substituent désormais aux anciens conflits de classes, lesquels rassemblaient autrefois femmes et hommes dans une même cause.

Dans ce chapitre, nous interrogerons; à partir du poème d'Imany, les mécanismes de construction de cet imaginaire poétique du “masculin violent”.

🔷1. La fabrication de la fiction du "masculin violent" 

Dans le poème d'Imany,  L’homme y apparaît moins comme un sujet que comme un être biologiquement programmé façonné par la norme, ainsi mutilé et programmé pour l’explosion — une bombe émotionnelle en attente d'un déclencheur -  dont la déflagration menacerait tout autant son propre cœur que ceux qui l’entourent.

Cette vision, tragique et compassionnelle, réduit pourtant la complexité psychique à une équation univoque : garçon blessé, homme violent, danger pour soi et pour les autres.

Ainsi, ce poème ne décrit pas seulement dans une forme esthétique élaborée, il propose à son public un imaginaire de la violence masculine qui est une fiction idéologique. En effet, ce texte est le porte voix, d' une théorie implicite de la violence masculine.  Et cette théorie repose sur trois mécanismes narratifs tout aussi puissants qu'extremement réducteurs.

    🔵1.  La violence masculine est présentée comme un héritage imposé

La violence masculine est ainsi pensée comme une fatalité intime : une guerre silencieuse inoculée dès l’enfance, un héritage imposé qui se sédimente dans le corps comme une substance étrangère.

Ainsi, les garçons 

  • sont « en guerre depuis l’enfance »

  • ils doivent « tuer une part d’eux-mêmes »

  • la virilité les « tue à coups de virilité »

  • la violence « vit dans leur corps »

La violence n’est pas un comportement. Elle est un traumatisme imposé, une mutilation identitaire. L’homme n’est plus un sujet : il est en quelque sorte victime d’un système qui l’a déformé.

Cependant cette vision compassionnelle, et aussi, et c'est là le paradoxe, totalement déresponsabilisante en effet,  selon cette approche,  l’homme violent n’est pas responsable, il est fabriqué par la norme et en est en quelque sorte victime.

     🔵2.  La violence masculine perçue comme inévitable et internalisée

Dans le poème d'Imany, la violence masculine est perçue comme inévitable et quasi biologique et le texte glisse subtilement de la culture au corps , du culturel au corporel, selon un essentialiste implicite.

  • « la violence vit dans leur corps »

  • « depuis des années »

  • « ils ne savent pas faire la paix »

Ainsi dans ce glissement poétique, la violence devient une substance interne, presque organique voire génétique. C’est une forme de naturalisation de la violence masculine : elle apparaît comme une essence de l’être masculin, un noyau irréductible.

Une telle lecture essentialiste d'une violence par nature, pourrait ainsi laisser entendre que, si la déconstruction normative proposée échoue, il ne resterait qu’à imaginer une intervention sur la nature elle‑même — cela peut donner à penser qu'il pourrait ainsi exister dans le corps quelque part un noyau de violence une “gène masculin de la violence” qui serait à identifier et à modifier.

     🔵3. La violence masculine décrite comme un danger pour les autres

Dans cette logique, l’opération de “reconstruction identitaire masculine” voire "reconstruction  génétique” se trouverait presque justifiée : puisque l’homme — représentant 50 % de la population mais 75 % des suicides — serait ainsi par essence, condamné — n'ayant comme seule solution, tant il souffre d’être né homme, que de retourner sa violence contre lui‑même et s'il ne le fait pas et ne se supprime pas, il fera de toute façon subir cette violence à “celles et ceux qui n’ont rien demandé”.

Ainsi, le masculin devient un risque, un être potentiellement dangereux. Il n’est plus un sujet psychologique, mais un vecteur de menace. Cette vision, tragique et compassionnelle, réduit la complexité psychique à une équation univoque : garçon blessé, homme violent, danger pour soi et pour les autres.

Ce texte indépendamment de sa forme propose une anthropologie implicite du masculin : l’homme est blessé par la norme sociale de la masculinité, donc il est violent, donc il est dangereux, donc il doit être réparé, a minima par l'acceptation d'une nouvelle norme sociale et l'éveil de la déconstruction.

C’est une vision faussement compassionnelle, mais aussi infantilisante qui réduit l’homme à :

  • un enfant brisé

  • un être mutilé

  • un danger potentiel

  • un réceptacle de violence

🔷3. Ce que le poème ne dit pas !

Dans un texte, même poétique, il est tout aussi important de décrypter ce qu'il dit mais également et surtout ce qu'il ne dit pas.  Ainsi dans la réalité des vécus masculins, la violence n’est jamais un destin, une nature, une fatalité, une substance interne et encore moins un virus interne ou le gêne défaillant d'un héritage biologique 

La violence est généralement considérée comme :

  • un mécanisme d’adaptation défaillant 

  • une réaction à des blessures, un chaos, un abandon maternel ou paternel, des maltraitances

  • une stratégie de survie, une rage contenue qui permet à l'enfant de tenir, devenue inadaptée à l'age adulte

  • un effet de tension entre perception, sensation de rejet, de perte et réalité 

Ceci n'est jamais abordé, le texte parle de l'homme mais il est absent comme sujet.

🔷3. L'homme privé de son statut de sujet

La violence masculine est toujours perçue dans ce teste, comme une fatalité tragique et la poétesse, transforme ainsi la violence en destin plutôt qu’en mécanisme transformable.

Ainsi rien n’est dit de la diversité des trajectoires masculines, des hommes qui apprennent, qui se transforment, qui aiment, qui se régulent. Le poème fabrique ainsi une anthropologie de l’homme brisé, un être condamné à porter en lui une violence héritée, comme si celle-ci n’était que le produit d’un masculinité défaillante dès l'origine, fissurée,  comme réceptacle de l’essence même de son être non accompli et deviant.

Cette vision radicale ne laisse aucune place aux hommes non violents, résilients, aimants, matures et à tous les hommes qui ne correspondent pas à cette narration. Ainsi, l’homme réduit à une catégorie morale est rejeté comme un sujet psychologique.

Ainsi, l’homme réduit à une simple catégorie morale cesse d’être reconnu comme un sujet psychologique. Ce déni d’humanité fonctionne comme une forme de racialisation : il crée un groupe homogène, essentialisé, auquel on attribue une nature déviante ou dangereuse. Et, comme toujours dans ces logiques, cette déshumanisation ouvre la voie à une violence légitimée — une violence dirigée contre ceux que l’on présente comme des “sous‑hommes”, incapables de complexité, de nuance ou de transformation et dont la nature est fondamentalement mauvaise.

        🔵1.  Réduction morale et dépsychologisation - un mécanisme bien connu

L’homme n’est plus un sujet, mais une catégorie morale : “toxique”, “dangereux”, “violent par nature”. Cette réduction à la catégorie efface les singularités, les histoires, les vécus, les trajectoires, les traumas, les psychodynamiques.

Ainsi, en réduisant l'homme à une essence morale, on lui retire son intériorité, sa vulnérabilité, ses conflits internes, sa capacité à changer, à aimer et à être aimé . Ce phénomène de dépsychologisation qui consiste à retirer à l'homme son humanité psychique est malheureusement bien connu et procède d'une logique de racialisation 

        🔵2.  Une logique de racialisation et de légitimation de la violence

Racialiser, c’est transformer un groupe en nature. Essentialiser le masculin, c’est faire la même chose.  Ainsi, par la création imaginaire d'un “type d’homme” figé, uniforme, dépourvu de subjectivité — présenté comme intrinsèquement violent, menaçant, dangereux par nature, presque biologiquement problématique, inférieur voire irrécupérable — on reproduit un mécanisme bien connu : celui qui, historiquement, a toujours permis de rendre la violence acceptable envers le groupe ainsi désigné, voire morale.

La déshumanisation n’est jamais un simple discours : elle prépare toujours un geste. Les hommes ainsi devenus moins que des animaux, en perdant leur statut d'humainté, peuvent ainsi être exterminés. Ainsi, sous la bienveillance se dissimule l'horreur !

🔷1. La fabrication de la fiction de l'homme comme figure de violence

La violence n’est pas dans l’homme. Elle naît d’une perception du réel déformée par son histoire traumatique, qui continue ainsi d’interpréter le monde comme une menace. Et parce qu’elle est un mécanisme de protection — non une essence — elle est transformable. Même lorsqu’un père est colérique, ce n’est pas la génétique qui transmet la colère, mais l’environnement émotionnel, les modèles relationnels, les stratégies de survie apprises et répétées. La violence intrafamiliale circule d'une génération à une autre, ce n'est le gène de l homme en colère qui contamine les générations.

Ainsi, en  naturalisant ce qui relève d'un manque d' apprentissage en essentialisant ce qui relève d-une mauvaise  adaptation, ce texte transforme la violence en destin plutôt qu’en mécanisme transformable.

En disant rien de la diversité des trajectoires masculines, des hommes qui apprennent, qui se transforment, qui aiment, qui se régulent. Le poème fabrique ainsi une anthropologie de l’homme violent, brisé, un être condamné à porter en lui une violence héritée, comme si celle-ci n’était pas le produit d’un regard fissuré mais l’essence même de son être.

🔷2. Le "masculin violent" - comme nouvelle définition du genre

Cette expression du « masculin violent » que nous souhaitons ici, mettre en avant fonctionne comme une sorte de raccourci idéologique : elle transforme un comportement — la violence — en une identité, voire en une définition du genre. C'est malheureusement un constat qui apparaît de plus en plus souvent en littérature ainsi qu'en psychologie. 

C’est un glissement lourd de conséquences. Car dès qu’un trait devient une essence, il cesse d’être transformable. La violence n’est plus, une stratégie de survie, une réaction à une histoire traumatique : elle devient un attribut ontologique du masculin, un noyau dur, un destin.

Dans cette logique, l’homme n’est plus un sujet psychologique traversé par des tensions, des contradictions, des blessures ; il devient une catégorie morale, un type humain. Le masculin est alors réduit à sa part la plus sombre, comme si l’ensemble d’une population pouvait être résumé à un seul mécanisme défensif ainsi renforcé par la caricature -  50% de la population mais 75% de suicide au final !

Et personne ne dit rien, n'ose dire et l'on accepte cette nouvelle forme d’essentialisation qui, paradoxalement, reproduit ce qu’elle prétend combattre. Et sous prétexte de bienveillance et d'ouverture , fige, simplifie et enferme.

Ce récit du « masculin violent » fonctionne comme une nouvelle norme implicite : une manière de dire que l’homme est dangereux par nature, qu’il porte en lui une violence latente, qu’il doit être surveillé, corrigé, rééduqué.

On ne décrit plus un phénomène social; On fabrique une identité. Et cette identité, parce qu’elle est construite sur la peur et la suspicion, empêche toute compréhension clinique réelle. Elle empêche aussi de voir la diversité des trajectoires masculines, la pluralité des vécus, la capacité de transformation, la possibilité d’un adulte sain - Rien ; seul subsiste le genre masculin violent.

🟦5. Ce que l'on peut dire de ce texte sur le plan analytique ?

Faire de la violence un attribut du genre masculin, c’est confondre un symptôme avec une nature. Si l on considère que la violence est dans l’homme, qu'il y a un genre  "masculin violent"  alors il y a la nécessité de mettre en place des techniques et méthodes d'analyses de déconstruction afin d'en raffiner sa nature dans le but  d'obtenir l'homme nouveau de demain.

En effet, si l’on souhaite ainsi transformer la masculinité — et extirper ce qui serait ce mal qui est en l’homme afin d’aider les hommes à « comprendre ceux et celles ( les éveillés) qui luttent pour leur entièreté» ; Si l on souhaite ainsi éviter « cette extinction de soi » qui mènerait les hommes à ce fait statistique des 50 % de la population pour 75 % des suicides — alors il faut impérativement disposer de méthodes d’action.

Autrement dit, l'on ne change pas la masculinité seulement par l' injonction morale, mais par des dispositifs concrets permettant d’atteindre l’état final masculin recherché, c'est à dire visant à libérer l homme ancien des ses carcans et le projeter dans son état futur, d'homme nouveau . Il y a, en conséquence un impératif de déconstruction de l'identité masculine.

🔷1. Les approches psychanalytiques comme outils de la déconstruction

Historiquement, les approches psychanalytiques ont constitué le versant psychologique de cette déconstruction. Elles ont, elles aussi, insisté sur l’urgence d’analyser, d’interpréter, de déconstruire — sans toujours proposer de véritables reconstructions. Les cures analytiques ont ainsi ouvert des espaces infinis d’interrogation sur l’enfance, le désir, le manque, l’inconscient. Mais elles ont souvent laissé le sujet sans outils tangibles pour rebâtir une identité vivable.

La psychanalyse s’est aussi, beaucoup intéressée à la condition masculine, parfois avec l’ambition implicite de la sauver de sa propre extinction symbolique. Cependant, pour de nombreux hommes, cette dynamique d'interrogation s’est révélée problématique. Non pas, par manque d’intelligence, de sensibilité ou de profondeur masculine— comme on l’a parfois insinué — mais parce que, quelques décennies plus tard, les causes réelles sont apparues avec netteté , la structure même de l’approche analytique produit des impasses, en effet la psychanalyse  : 

  • dissout l’identité sans jamais la reformer,

  • multiplie les questions sans offrir de trajectoire,

  • valorise l’analyse au détriment de l’action,

  • transforme la souffrance en matériau interprétatif plutôt qu’en point de départ d’un changement réel.

  • la souffrance devient le moteur de l'analyse 

Ainsi, la cure psychanalytique est, au mieux un espace où l’on “comprend” beaucoup, mais où l’on ne “devient” rien.  Un rien , qui peut alors se transformer en tout et n importe quoi, est-ce là le but ?

🔷2. Les impasses de la déconstruction psychique pour les hommes 

D’un point de vue psychologique, une déconstruction pure — lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’un véritable travail de reconstruction — devient rapidement contre‑productive. C’est ainsi qu’ont émergé ces cures interminables, sans horizon de sortie, où la seule perspective semblait être de devenir soi‑même psychanalyste pour donner sens à l’expérience.

Cette logique a conduit nombre d’hommes à des errances thérapeutiques longues, coûteuses et souvent douloureuses, les laissant avec un sentiment d’inachèvement plutôt qu’avec une transformation réelle. Avec cette impression d’être “coincé dans l’analyse”, faisant constamment émerger un sentiment d’échec personnel (“si ça ne marche pas, c’est que je résiste” encourageant une culpabilisation implicite qui va ainsi justifier l'absence de transformation réelle.

La déconstruction devient alors une spirale : on enlève, on enlève, on enlève — mais rien ne vient remplacer ce qui a été retiré.

🔷3. Les effets indésirables de la déconstruction psychique pour les hommes

Dans ma pratique de nombreux hommes témoignent parfois de leur expérience, passée et de leur " expérience déconstructiviste" qu'ils ont ainsi tenté au-travers des approches psychanalytiques qui finalement se sont révélées pour eux, bien plus perturbantes qu'aidantes. 

En effet, en ouvrant des interrogations sans fin sans jamais proposer de véritable reconstruction psychique, certaines cures psychanalytiques ont conduit les patients à adopter le vocabulaire et les catégories du thérapeute. Ils se sont alors lancés dans des interprétations interminables de leur propre état, alimentant ruminations, auto‑dévalorisation et pensées négatives.

Peu à peu, au fil des séances vécues comme des rituels, ces hommes se sont retrouvés absorbés par des questionnements philosophiques — le sens de leur vie, leur place dans la société, la nature de leur désir — autant de réflexions qui, faute d’accompagnement concret, ont souvent renforcé leur isolement social et leur effacement de la société.

En accentuant chez les hommes, le refus de leur cadre de vie normatif, comme espace naturel de contraintes, qu'ils avaient construits par leurs parcours éducatifs, professionnels et leurs "choix de vie" et en se proposant de rendre libre le sujet, les seules issues proposées par la psychanalyse semblaient être des ruptures radicales : changer de vie, partir, devenir philosophe ou psychanalyste soi-même.

La psychanalyse n'a jamais rien proposé d'autre que de s’enfermer durablement dans la dépression sous la forme d'une cure et d'un raffinage sans fin, où trouver une issue dans des activités palliatives comme l’art‑thérapie, la jardino‑thérapie ou la néo-ruralité ou bien devenir gourou psychanalyse et monter d'un cran dans la pyramide de Ponzi.

Ces nouveaux choix de vie - gourou, décroissant, curiste dépressif - ne sont pas en soi négatifs, mais ils ne correspondaient pas forcément au but premier de la personne. Ainsi, l individu pousse la porte d'un cabinet du psychanalyste pour un vague mal être et se retrouve 3 ans plus tard, dans une communauté néo-rurale en Ariège . Ce n'est pas une critique en soi, cependant le résultat final se retrouve très éloigné de la demande initial du patient.  Il est alors possible et légitime de se poser la question de savoir si ce désir de changement, est un effet désiré du sujet, ou un effet indésirable de la thérapie,   

🔷4. La non-remise en cause de la psychanalyse "l'effet Lacan" 

Malgré l’absence de résultats concrets, institutions, psychologues, thérapeutes et patients avec eux; ont ainsi continué à s’enfoncer dans les impasses déconstructivistes de la psychanalyse. Ce phénomène rejoint ce que Dan Sperber décrit comme le guru effect, ou ce que d’autres ont rapproché de “l’effet Sokal” : la facilité avec laquelle des discours pseudo‑savants, opaques ou volontairement obscurs peuvent être perçus comme profonds et légitimes, favorisant ainsi le suivisme intellectuel.

Certains critiques parlent même d’un “effet Lacan” pour désigner cette aura de profondeur attribuée à des formulations hermétiques : l’opacité devient signe de profondeur, l’ambiguïté passe pour de la subtilité, et l’absence de résultats est interprétée comme la preuve qu’il faut continuer encore et toujours.

Dans ce processus, la souffrance, des patients, est le matériau nécessaire et la reconstruction, toujours jugée  suspecte, voire “défensive” ou comme le retour du refoulé; l'individu entre alors dans un processus déconstructiviste dont il a peu de chance de sortir ainsi toujours alimenté par un discours d'autorité.

On retrouve ainsi la dynamique décrite par Sperber : un discours hermétique, accepté comme vérité, parce qu’il est porté par une figure d’autorité.

Ainsi, l'autorité remplace l'efficacité , l'interprétation remplace la transformation et la parole infinie remplace la reconstruction.

Mais au‑delà de la question de l’efficacité, c’est surtout l’expérience subjective qui importe ici, celle d’hommes qui se retrouvent face à des discours hermétiques, des interprétations infinies, et un horizon thérapeutique qui semble constamment se dérober. 

La déconstruction proposée est un travail patient et douloureux, où l’homme se retrouve face à l’énigme de sa propre existence. Avec ces moments interminables et silencieux où l'individu s' interroge encore et toujours ce que signifie « être un homme », où l’on démonte les évidences, domaine après domaine, brique après brique, la déconstruction se poursuit, l'interrogation se propage ainsi car la virilité n’est jamais un donné mais un récit fragile structuré autour de conflits inconscients, que d'autres choix sont également possibles, lesquels, pourquoi ? Ne pas essayer ? Ne pas les vivre, les expérimenter ? Et si désormais, comme cela est aujourd'hui, possible, pourquoi ne pas devenir autre chose ? Un brocoli, un rideau de douche, une cafetière? Expérimenter d'autres genres,.. comme on le constate dans certaines formes de resurgences pseudo-psychanalytiques,..  

🔷5. La domination de la psychanalyse encore présente période 1980-2000

Durant les années 80-2000, la psychanalyse était encore hégémonique dans les institutions publiques : hôpitaux psychiatriques, CMPP, pédopsychiatrie, formation des psychiatres.

  • Les grandes institutions psychanalytiques (SPP, APF, École freudienne puis École de la cause freudienne) structuraient encore la clinique française.

  • La psychologie clinique universitaire était fortement marquée par Lagache, Lacan, Dolto, Aulagnier, Mannoni, etc.

  • Les psychologues formés dans les années 70–90 recevaient une formation majoritairement psychanalytique, avec peu d’ouverture aux TCC, à la systémique ou aux neurosciences.

  • Dans les années 80-2000 la psychanalyse est encore perçue comme la référence théorique centrale pour comprendre le psychisme, le symptôme, la famille, la sexualité.

Ainsi, bien que d’autres approches existaient déjà :

  • psychologie du développement,

  • psychologie cognitive (forte montée dès les années 80),

  • systémique (années 70–80),

  • thérapies comportementales (présentes mais marginales en France),

  • neuropsychologie (en expansion dans les années 90)

La psychanalyse — bien que déjà contestée par des méthodes émergentes — demeurait l’outil dominant, culturellement comme institutionnellement. Elle occupait encore le centre du paysage clinique, le temps que les nouvelles approches se diffusent progressivement dans la pratique des thérapeutes.

🔷6. La fin des approches psychanalytiques de la déconstruction (1990-2000)

Du point de vue des hommes, ces longues séances sans fin se sont finalement achevées fin des années 1990, en raisons de plusieurs facteurs qu'il est possible de repérer. 

       🔵1. La pharmacologie et l'efficacité du viagra pour les hommes  

L’arrivée et la popularisation du Viagra a marqué un basculement majeur : ce qui relevait autrefois de la honte intime, de l'angoisse de castration, de la rivalité oedipienne de l'inhibition du désir ou de la culpabilité sexuelle devenait un objet pharmaceutique, un symptôme à corriger plutôt qu’un signe à interpréter.

En un sens, le Viagra a mis fin à cette déconstruction de la masculinité. Là où l’homme était contraint d’interroger son désir, son rapport au corps, à l’autre, à la performance, à sa mère , son père un comprimé bleu est venu proposer une réponse immédiate, technique et une sortie de crise immédiate.

Historiquement, les hommes entraient en effet, en psychanalyse principalement pour deux grandes raisons : leur sexualité — orientation, désir, honte — et leur interrogation sur leur puissance notamment sexuelle : l’impuissance et troubles associes étant ainsi le motif le plus fréquent .

Ce trouble se manifestait par une dysfonction érectile ainsi que par d'autres troubles associés comme une anxiété de performance avec le sentiment d’être « un homme défaillant » parfois alimenté par la peur de ne pas être à la hauteur du rôle viril attendu par leur partenaire.

D'autres motifs poussaient également les hommes à entrer en déconstruction comme les crises identitaires masculines (non nommées comme telles) se manifestant par un solitude existentielle, le sentiment d’échec ou la dépression autant de demandes et d'inquiétudes masculines que la psychanalyse reformulait souvent en rupture radicale de libération.  

Cependant les traitements de type viagra ont offert des solutions rapides là où la psychanalyse proposait des années d’exploration, et la possibilité de résoudre par la pharmacologie ce problème de dysfonction érectile, a stoppé ou fortement ralenti l'entrée des hommes en cure analytique.

         🔵2. La pharmacologie  ( anxiolytiques, hypnotiques, antidépresseurs ) pour les hommes  

Le développement de la pharmacologie avec les antidépresseurs et les régulateurs de l’humeur — a progressivement éloigné les hommes de la cure analytique. Mais, bien que les hommes consomment deux fois moins de ce type de médicaments que les femmes, mais ils ont aussi fini par se substituer, pour beaucoup, à toute relation avec la psychologie.

En effet, ces cures interminables ont laissé une empreinte durable dans l’imaginaire masculin. Elles ont installé l’idée qu’une démarche introspective pouvait devenir un piège sans fin. Beaucoup d’hommes, marqués par cette représentation, en sont venus à craindre toute forme de travail psychique. Et peuvent ainsi se tourner alors vers une demande pharmacologique comme vers une voie plus sûre, plus immédiate et, en apparence, moins douloureuse.

         🔵3. Nouvelles approches psychothérapeutiques 

L'émergence de nouvelles approches - (systémique, psychologie cognitive) à partir des années 80 a précipité le recul de la psychanalyse dans l’interprétation du symptôme. La mort de Lacan, en 1981, a marqué un autre tournant. Avec lui s’est éteint tout un écosystème institutionnel — écoles, revues, séminaires — qui portait ses théories et structurait la vie intellectuelle française.

Ce triple mouvement a lentement refermé l’âge d’or (1950-1980) où la psychanalyse servait de grille de lecture du monde : politique, art, langage, famille, inconscient social.

🔷7. Les critiques actuelles de la déconstruction psychique ( 2026 )

A une époque pas si lointaine, de nombreux hommes, avec leurs problèmes et troubles spécifiques ont déjà vécu, la cure psychanalytique et ainsi affrontés courageusement le processus déconstructif de la masculinité, où il s'agissait de démonter, pièce par pièce, les évidences viriles héritées, à affronter les failles, leurs contradictions, leurs désirs.

Ainsi, la déconstruction analytique pour les hommes n'est pas une nouveauté.  Cela fait plus de 60 ans d'expérimentation Mais pour quels résultats ?

Pour arriver, finalement au projet de loi du 1er janvier 2026, qui visait spécifiquement à retirer les soins, actes et prestations se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques de l'ensemble des dispositifs  de remboursements qui engageait la participation financière de l’assurance maladie. 

Projet de loi, fondé sur un nombre de plus en plus important d'études qui présentent la psychanalyse  comme étant non scientifiquement prouvé mais également comme un milieu qui se vit menacé par la science contemporaine, et qui réagit par un renforcement identitaire.

Certaines publications vont jusqu’à évoquer des « dérives sectaires » lorsque des segments du mouvement psychanalytique s’opposent frontalement aux recommandations de santé publique ou mobilisent leur influence institutionnelle résiduelle pour éviter toute remise en question de leurs pratiques

Autant de critiques qui soulignent des tendances structurelles : la fermeture doctrinale, la résistance à l’évaluation scientifique, la valorisation d’un savoir présenté comme irréductible, ou encore la forte dépendance au maître-théoricien et à l'idéologie, autant d'éléments qui peuvent relever de l'imposture scientifique.

🔷8. Recyclage outre-atlantique et retour en France de la déconstruction

Il est important de rappeler aux jeunes générations, que durant plus de trois décennies, la psychanalyse en France dans la période de son âge d'or (1950-1980) n’était pas seulement une méthode thérapeutique : elle était une pratique sociale, un mode d’interprétation du réel, presque une atmosphère culturelle.

La France a ainsi connu les séminaires bondés de Lacan, les débats publics, les controverses, et cette vision déconstructiviste devenue un langage commun. Elle irriguait le cinéma (Godard, Resnais), la littérature (Barthes), la philosophie (Derrida, Foucault, Deleuze, Althusser), l’anthropologie (Lévi-Strauss), la psychiatrie institutionnelle, mais aussi la critique et l’éducation.

Ce qui nous est ainsi présenté comme une innovation radicale a pourtant déjà été, en France, une expérience intime — parfois douloureuse — notamment traversée par trois générations d’hommes au sein du cadre analytique. Autrement dit, la « déconstruction » que l’on nous propose aujourd’hui n’a rien de neuf : elle rejoue, presque à l’identique, un processus que les hommes ont déjà vécu, souvent au prix d’une grande vulnérabilité.

C’est en ce sens que la proposition d’Imany n’apparaît pas comme une avancée, mais comme une véritable régression du point de vue psychologique : elle réactive un modèle de déconstruction sans reconstruction, dont nous connaissons déjà les limites, les impasses et les effets délétères. 

🔷9. Un retour à l'envoyeur opportunément saisi par les institutions     

Ainsi, au moment même où nous commençons à peine à sortir du dogme analytique, voilà qu’il nous revient par une autre porte, sous une forme différente mais avec sa même logique déconstructive.

Ainsi, il y a quelque chose d’à la fois amusant, triste et profondément déconcertant à voir resurgir aujourd’hui, depuis les États‑Unis, cette injonction pressante à « déconstruire la masculinité » — comme si le phénomène était nouveau, comme si trois générations d’hommes n’avaient pas déjà traversé ce processus du recadrage analytique.

L’exemple de cette artiste, récemment revenue des États‑Unis et présentant la déconstruction comme une révélation, une urgence planétaire et presque une obligation morale, illustre parfaitement ce décalage temporel et idéologique. Ce qui nous est proposé comme une avancée ressemble en réalité à un retour en arrière, un recyclage de problématiques que la psychologie française a déjà longuement explorées — et dont elle connaît les limites.

Ce retour à l’envoyeur semble pourtant fonctionner : il trouve sans doute un écho favorable dans certaines instances institutionnelles et politiques encore imprégnées des théories psychanalytiques classiques. Les mêmes forces, toujours vivantes, qui ont finalement contribué à empêcher l’adoption du projet de loi sur le déremboursement de la psychanalyse.

Autrement dit, ce discours présenté comme neuf réactive des réflexes anciens, dans un paysage institutionnel qui n’a jamais vraiment rompu avec son héritage passé.

🔷10. La novation proposée - l'interrogation seulement portée sur le genre  

La différence, cette fois, est de taille. La déconstruction ne porte plus sur la remise en question globale du sujet, de son rapport au capitalisme, à la société de consommation ou à son conditionnement social — comme le proposait autrefois l’analyse, en invitant chacun à se libérer de ses déterminismes sociaux, de classes ou de normes productivistes.

Aujourd’hui, cette perspective globale critique a disparu. Le champ s'est excessivement réduit, rétrécit et la  déconstruction ne concerne plus que le genre, réduisant l’ensemble de l’expérience humaine à une lecture strictement sexuelle.

La limite est fixée, l'interrogation déconstructive oui, mais sur le genre seulement.  

Et l'on en revient ainsi, presque mécaniquement, à des simplifications réductrices anciennes sur les fondements freudiens cherchant à tout expliquer au travers d'une grille de la "sexualité et de la pulsion". Mais, la nouveauté, cette fois, est que cette grille d'analyse n’est plus présentée comme un invariant biologique ou pulsionnel, mais comme une construction sociale, historique et culturelle.

La sexualité devient le lieu unique où se joue la critique du sujet, comme si l’ensemble de l’expérience humaine pouvait être réduit à une question de genre.

Or, cette focalisation exclusive sur le genre marque une rupture profonde avec les ambitions critiques des décennies précédentes. La psychanalyse, dans ses versions les plus politisées, prétendait autrefois interroger le rapport du sujet au capitalisme, à la société de consommation, à l’aliénation sociale. Elle se voulait un outil de déconditionnement global, une manière de rompre avec les déterminismes économiques et culturels.

Aujourd’hui, cette perspective s’est effacée. La remise en cause se déplace entièrement vers une lutte de genre. Le sujet n’est plus invité à questionner son rapport au travail, à la société, à la domination économique, mais uniquement à déconstruire son identité sexuelle. C’est un rétrécissement considérable du champ critique, un recentrage sur la seule dimension sexuelle qui, paradoxalement, nous ramène à un certain archaïsme tout en prétendant s’en émanciper. 

🟦5. Analyse du texte sur le plan de la psychologie d'aujourd'hui

🔷1. La lecture comportementale et cognitive des problèmes masculins

Faire de la violence un attribut du genre masculin, c’est confondre un symptôme avec une nature. C’est ainsi oublier que la violence n’est jamais dans l’homme, mais dans ses blessures, dans ses environnements dans des visions construites, des schémas comme le proposent les nouvelles grilles de lectures en psychologie comportementale et cognitive et donc des structures cérébrales et neuro-biologiques qui peuvent toujours être transformées.

Aujourd'hui, de nouvelles approches dites TCC, qui regroupent un ensemble de Thérapies Comportementales et Cognitives ont ainsi pu émerger à partir de la psychologie cognitive (1980) et se sont lentement substituées à la psychanalyse durant les années 90-2000.   

Dans ce cadre, si l'on s'en tient aux théories les plus récentes comme par exemple la théorie des schémas développée par Jeffrey Young dans les années 2000-2010, lorsque l'on propose aux garçons de «déconstruire la virilité » sans leur offrir un nouvel ancrage solide, il est a été prouvé qu'il y avait dans ce cas un risque important d’activer ou d’amplifier des schémas inadaptés qui ont été mis en place dans l'enfance.

Ainsi cette déconstruction systématique peut conduire non pas, à une libération, mais à une forme d'état permanent non‑adulte qui se poursuit ainsi et va conduire un individu à demeurer psychiquement infantile, peu autonome, et prisonnier de schémas inadaptés anciens et issus de l’enfance.

Lorsque les repères symboliques sont effacés sans être remplacés, les anciens schémas — ceux liés à la frustration, à l’abandon, à l’insécurité infantile et souvent empreints de fortes charges émotionnelles — continuent de se répéter.

Chaque décalage entre ses schémas et la réalité attendue génère alors une souffrance renouvelée, une douleur constante, comme si l’individu revivait sans cesse les mêmes blessures de l'enfance, répliquant alors les mêmes comportements que l'enfant à mis en place pour se protéger, mais qui à l'age adulte sont autant de rigidités .

🔷2. La Théorie des Schémas comme grille de lecture 

Les avancées récentes issues des neurosciences, comme la théorie des schémas développée par Jeffrey Young — que nous utilisons fréquemment tant elle constitue une grille de lecture puissante — montrent qu’un certain nombre de schémas précoces se forment durant l’enfance.

L’enfant ne raisonne pas comme un adulte : son autonomie est limitée, son cerveau est en plein développement, et il met en place des stratégies de protection pour faire face à des situations qu’il ne peut ni comprendre, ni maîtriser, ces schémas de défense sont adaptés à la vie de l'enfance et de l'adolescence et sont protecteurs pour faire face à des situations anxiogènes mais inadaptés à la vie d'adulte.

Ainsi, lorsque l'adulte pour une raison ou une autre - stress, difficultés particulières - réactive ses schémas il sent suit une souffrance car la protection que ces mécanismes de défense offraient autrefois ne fonctionne plus, comme par exemple la stratégie de retrait - la fameuse bouderie adolescente - mise en place suite à une frustration, pour s'apaiser soi-même.

La théorie des schémas a ainsi identifié 18 schémas précoces inadaptés au début des années 2000. Les analyses statistiques menées depuis confirment leur stabilité : en 2025, ils sont toujours au nombre de 18.

Ces schémas — Abandon/Instabilité, Isolement social, Inhibition émotionnelle, Standards implacables, et bien d’autres,..  — se construisent dans le cadre familial, bien avant l’influence et le déterminisme des normes sociales. Ils émergent de l’accumulation de micro‑événements, de répétitions relationnelles, de comportements parentaux ou environnementaux qui façonnent la manière dont l’enfant perçoit le monde et se perçoit lui‑même.

Un bébé humain d’il y a 70 000 ans ressentait le même désespoir face à la solitude, au manque de soin ou à l’absence d’affection que le nourrisson d'aujourd'hui en 2026. Les normes sociales changent, les sociétés se transforment, mais les besoins émotionnels fondamentaux restent les mêmes.

🔷2. Le poème selon comme une grille de "lecture schématique" 

Selon la théorie, les schémas sont universels : les garçons et les filles développent ainsi les mêmes 18  schémas (Abandon, Honte/Défectuosité, Inhibition Émotionnelle, Standards Implacables, etc.) à partir des mêmes expériences précoces (négligence affective, critique excessive, instabilité familiale, divorce parental, etc.).

Ainsi, un divorce ou une séparation traumatique, une ambiance familiale dysfonctionelle  produira les mêmes schémas de base chez un garçon et une fille (ex. : Abandon/Instabilité, Carence Affective, Honte/Défectuosité). Ce qui va différé - preuves statistiques à l'appui -  ce sont les scores moyens et les modes d’expression des schémas :

    • Les garçons ont tendance à scorer plus haut sur Inhibition Émotionnelle, Standards Implacables, Isolement Social, Manque de Contrôle de Soi (études Shorey, validations transculturelles).

    • Les filles scorent souvent plus haut sur Sacrifice de Soi, Assujettissement, Carence Affective, Honte/Défectuosité.

La socialisation genrée est marginale et ne fait qu'amplifier et canaliser l’expression des schémas, mais ne les crée pas. Un garçon avec un schéma d’Abandon peut exprimer cela par du retrait, de l’hyper-indépendance ou de la frustration (réponses masculines socialement tolérées), tandis qu’une fille peut l’exprimer par de l’anxiété de séparation ou de l’attachement anxieux. Les racines (besoins non satisfaits en enfance) restent identiques.

       🔵1. Les difficultés masculines ne sont pas en lien avec une virilité imposée 

Le texte attribue presque tout, de la difficulté d'être homme, à la « virilité » imposée, alors que dans ma pratique je constate que les schémas ou patterns précoces sont les sources essentielles des difficultés masculines. Et ces schémas inadaptés sont majoritairement issus de la famille nucléaire (parents, fratrie, milieu proche) et les environnements familiaux, les formes d'attachements intrafamiliales, ou les dysfonctionnements sont plus déterminant que les normes sociales larges. Ainsi, l'affirmation que les difficultés masculines sont en lien avec une virilité imposée par un ordre ancien est caricaturale et tend à alimenter  des préjugés infondés sur le masculin. 

Ainsi dire que « c’est la virilité qui tue » est simplificateur : c’est souvent la négligence affective, la critique parentale ou l’instabilité familiale qui crée les difficultés des enfants et plus tard des adultes,  la socialisation genrée - homme - femme, ne fait que colorer leur expression.

En insistant sur la déconstruction massive de la masculinité (« autoriser les garçons à ne pas jouer au foot, à pleurer »), le texte risque de passer à côté du vrai levier thérapeutique : travailler sur les schémas universels (via rescripting, limited reparenting, renforcement de l’Adulte Sain) sans opposer systématiquement « masculinité » et « humanité ».

En effet, les hommes peuvent conserver une identité masculine forte tout en apaisant leurs schémas (ex. : apprendre à exprimer la tristesse sans se sentir « moins homme »), tout en jouant au foot et en pratiquant les arts martiaux et des sports de combats.

🔷2. Les garçons d'Imany - quels adultes demain ? 

Si nous mobilisons la théorie des schémas, nous pouvons utiliser cette grille de lecture pour imaginer ce que le texte d’Imany propose aux garçons — et surtout d'envisager les conséquences possibles dans leur vie d’adulte de demain.

La théorie des schémas permet en effet de comprendre comment les conditions de l'enfance peuvent activer ou renforcer des schémas précoces qui façonnent la manière dont un enfant interprète le monde, se perçoit lui‑même et si ces schémas ne sont pas refaçonnés par l'expérience réelle, va par la suite les poursuivre à l'âge adulte. 

Bien sûr, la société évoluera, si nous vivons, demain un état de guerre et de crise permanente  l'interrogation sur la masculinité sera alors simplifiée, les hommes devront à nouveau se transformer en soldats, pour une partie d'entre eux du moins, mais peut‑être vivrons‑nous, au contraire dans l’abondance technologique promise par Musk ou d’autres visionnaires.

Cependant, même dans un monde idéal et matériellement plus facile, les hommes resterons confrontés aux mêmes réalités humaines : les sentiments d’abandon, les pertes, les frustrations, les blessures relationnelles. Le progrès ne supprime pas la condition humaine ; il ne fait que la déplacer.

        🔵1. Les hypothèses des effets de la déconstruction sur les garçons

Ainsi, nous pourrions faire les hypothèses suivantes :

  • Le nomadisme spirituel et physique proposé (« être tout et n’importe où ») peut avoir pour conséquence de renforcer le schéma d’Isolement Social/Aliénation et d’Abandon : En effet, sans racines, l’homme se sent flottant, déconnecté, « pas à sa place ».
  • La remise en question permanente des normes sans reconstruction active systématiquement l’Inhibition Émotionnelle : L'enfant en apprenant à ne plus savoir qui il est, une fois adulte la perpétuation de ses schémas va le porter vers une tendance à se taire encore plus, il peut ainsi rester dans l'invocation vaine, s'impliquer dans des causes improbables et à force de retrait adopter des versions plus sévères comme la phobie sociale, dans le cercle familial, où l'individu est plus en confiance, cette inhibition trop contenue peut exploser sous la forme de colère soudaine à propos de tout et de rien, perpétuant à la famille les mêmes schémas d'instabilité. 
  • Le refus d’ancrage (familial, culturel, corporel) peut transformer un schéma de Carence Affective en vide identitaire chronique : on a « tué une part de soi » (comme dit le poème) sans avoir reconstruit une autre part viable, sans ré-aprentissage et désensibilisation du schéma, l'homme adulte , en éprouvant toujours ce manque, peut rapidement développer des formes dépressives à la moindre difficulté ou sentiment  d'échec. 

           🔵2. Les hypothèses sur le refus de la souffrance 

Déjà aujourd'hui, nous pouvons observer de nombreux cas de jeunes adultes qui s’appuient sur de vagues diagnostics ou sur des tests psychologiques approximatifs pour imposer leur propre version de la réalité. D’autres encore mobilisent divers dispositifs ou prétextes pour éviter d’entrer dans l’âge des responsabilités et maintenir ains un état de non‑adulte.

Cette stratégie leur permet de prolonger une position fragile, où l’identité reste suspendue, protégée de la confrontation au réel mais au prix d’un développement entravé.

Généralement, dans la vie en société, la souffrance impose toujours sa propre limite : elle signale un seuil, un point où le sujet ne peut plus continuer ainsi. Le travail thérapeutique, dans sa fonction la plus essentielle, vise précisément à atténuer cette souffrance, à la comprendre pour mieux la résoudre, et ainsi permettre au sujet de retrouver une forme de continuité intérieure.

Or, là où la psychanalyse faisait de la souffrance le moteur d’une interrogation perpétuelle — un mouvement sans fin qui menait parfois au radicalisme, à la rupture sociale ou à une forme d’appartenance quasi‑sectaire — la nouvelle dynamique wokiste propose tout autre chose. Elle ne cherche plus à transformer la souffrance, mais à la réduire de façon radicale en abolissant immédiatement la limite elle‑même.

Dans cette logique, la réalité n’est plus un cadre à comprendre ou à apprivoiser : elle devient un obstacle à contourner. Le moteur de la dynamique n’est plus « je souffre, donc je dois me transformer », mais « je pense  donc je veux être,.. tout selon mes désirs ». 

C’est une mutation profonde :

  • la psychanalyse faisait de la limite un lieu d’exploration,

  • la nouvelle idéologie fait de la limite un ennemi à éliminer,

  • et la souffrance n’est plus un signal à écouter, mais une preuve que la réalité doit être redéfinie.

Cette promesse d’illimitation — séduisante, mais psychiquement intenable — remplace le travail intérieur par une revendication identitaire infinie. Là où la thérapie cherchait à reconstruire un sujet capable d’habiter sa vie, la dynamique actuelle propose une expansion sans bornes, où le désir n’a plus de cadre, plus de friction, plus de résistance.

          🔵3. Les hypothèses sur le seuil d'acceptation par le groupe

Le danger de cette approche c'est que la transformation de la norme sociale, la masculinité, devient est en elle‑même la difficulté centrale et donc le but révolutionnaire à atteindre.

C'est une attitude qui nie de fait toute notion de limite — donc toute possibilité de frustration, de souffrance et de travail thérapeutique car l'on évacue ce qui constitue le cœur même du sujet.

Sans limite, il n’y a plus de souffrance ; sans souffrance, il n’y a plus de sujet ,  et sans sujet, il n’y a plus de psychologie possible.

Dans cette logique, il ne s’agit plus de se transformer, mais simplement de vouloir. Il suffit d’affirmer une identité, de constituer un groupe, puis d’exiger que la norme sociale se modifie en conséquence. La difficulté n’est plus intérieure : elle devient administrative. « Je souhaite me marier avec la tour Eiffel » n’est plus un symptôme, ni même une question psychique, cela devient seulement un problème de formulaires d’état civil à adapter, à modifier. Il suffit de vouloir, de lutter et l on obtient.

C’est là que réside le risque majeur pour les « enfants d’Imany » : une dérive vers une forme de schizophrénie sociale, où la réalité n’est plus un cadre partagé mais un matériau à remodeler selon le désir individuel.

Lorsque la seule limite devient le seuil de tolérance des autres, si la norme sociale ne veut plus évoluer -  la confrontation au réel ne peut plus se faire que brutalement — et prendre la forme d’un effondrement psychique ou d’une hospitalisation contrainte. Car, tout cela ne tient que parce que ces demandes restent perçues comme des fantaisies individuelles — une forme de « folie douce » ou de performance artistique sans véritable impact collectif. Qu’une personne souhaite symboliquement « épouser » la tour Eiffel amuse, intrigue, et ne menace en rien l’ordre social. 

Que Mlle Erika Labrie, archère de haut niveau (équipe nationale américaine),  figure publique de l’objectophilie ou de la monumentophilie, fondatrice d'OS Internationale, une organisation regroupant des personnes ayant des relations affectives avec des objets , se nomme désormais Mme Erika Eiffel depuis son mariage avec la tour en 2007, est initie depuis d'autres mariages avec La Tour Eiffel ne semble pas, a-priori  menaçant.   

Mais imaginons que deux mille personnes revendiquent demain le droit de vivre en concubinage avec les étages de la Tour : la situation change radicalement. Ce qui n’était qu’une singularité poétique risque de devenir un problème qui nécessitera de prononcer des procédures d'éloigenemnt et des divorces d'office.

Autrement dit, ce qui semblait inoffensif tant que cela restait marginal révèle son absurdité dès qu’il devient collectif. La norme ne peut pas absorber indéfiniment des revendications qui reposent sur la négation du réel sans finir par se fissurer.

Autrement dit, l’abolition de la limite n’émancipe pas : elle prépare les conditions d’une pathologie. La réalité finit toujours par revenir, mais plus violemment, parce qu’elle n’a pas été intégrée. Là où la thérapie cherche à articuler désir et réalité, cette dynamique propose de dissoudre la réalité au profit du désir — au prix, parfois, de la santé mentale.

🔷3. Les nouvelles approches en psychologie masculine

Imany a raison de vouloir que les garçons deviennent « des êtres entiers ». Mais l’entièreté ne naît pas du nomadisme déconstructeur permanent. Elle naît d’un enracinement conscient, d’une construction personnelle qui intègre l’ancien et le nouveau, sans se laisser dicter par aucune norme – ni l’ancienne virilité rigide, ni la nouvelle fluidité imposée.

C’est exactement ce que permet un certain nombre d'approche en psychologie masculine : passer de la déconstruction aveugle à la reconstruction consciente et subjective.

En thérapie des schémas, il ne s’agit jamais de déconstruire pour le plaisir de détruire, ni de remplacer une norme par une autre. Le travail consiste à “re‑scripter” les schémas précoces : à revisiter, par apprentissages successifs, ce qui relève de l’enfant en nous — ses peurs, ses interprétations, ses stratégies de survie — et à distinguer ce qui, aujourd’hui, nous fait souffrir.

Lors de tout travail thérapeutique, il s’agit bien d’interroger la souffrance. En effet, un homme ne peut indéfiniment fuir toute réalité douloureuse qui s’impose à lui, ni multiplier les subterfuges pour prolonger une représentation infantile de lui‑même . Il ne peut exister que dans le but d'éviter toute frustration. En effet, à force de contourner la limite, il finit par tenter d’imposer au monde entier sa perception inadaptée de la réalité — comme si celle‑ci devait se plier à son refus de grandir.

Le travail thérapeutique consiste ainsi de passer de ce qui est déréalisé à ce qui est réalisé.  Il s'agit dès lors, d'explorer  l’expérience vécue — nos racines — mais non dans le but de supprimer l'expérience douloureuse, mais de la réinterroger afin de la transformer dans son devenir.

        🔵2. La souffrance comme limite  

Chez Freud  « sexualité » ne signifie pas « rapport sexuel » ou « identité de genre ». Cela désigne toute la vie pulsionnelle, tout ce qui touche : au corps, au plaisir, à la dépendance, à la fusion, à la demande adressée à l’autre. Donc, quand Freud parle de frustration sexuelle, il parle en réalité de :

  • frustration du désir,

  • frustration de la toute‑puissance,

  • frustration de la fusion avec la mère,

  • frustration de l’immédiateté.

Ainsi, la frustration freudienne est d’abord une frustration de toute‑puissance, elle est avant tout une rencontre avec la limite. Pour Freud, la frustration introduit la loi, la loi introduit la réalité, la réalité introduit le sujet. Sans frustration, il n’y a que déni,, toute‑puissance infantile, impossibilité de symboliser, et le maintien de l individu dans une fragilité psychique avec un risque de dérive psychotique.

La frustration est ce qui fait sortir l’enfant de l’illusion d’être “tout”. Freud interprète la frustration comme sexuelle, mais parce que la sexualité est, chez lui, le nom de la pulsion, du désir, de la limite et du réel.

       🔵3. Le refus des simplifications - une continuité freudienne 

Il est possible que les mouvements wokistes, par une série de simplifications successives — héritées à la fois de décennies de pratiques psychanalytiques obscures, de dérives langagières ésotériques et d’un certain radicalisme idéologique — aient fini par réduire la frustration à sa seule dimension sexuelle et non dans le sens freudien élargi et structurel. 

Cette lecture simplificatrice du wokisme qui s’inscrit tout autant, dans la continuité des mouvements de libération sexuelle dont ils sont issus, que dans cette des courants féministes les plus radicaux peut effectivement sembler cohérente.

Ainsi, en se positionnant d'emblée contre la norme, en refusant la binarité et en contestant toute forme de limite, ces mouvements ont progressivement déplacé leur focalisation vers l’« autre » : le masculin. Celui-ci devient alors la figure d'une limite à abolir, l’obstacle symbolique à dissoudre pour permettre au désir de circuler sans entrave.

L’inclusion proclamée servirait paradoxalement à effacer la différence, afin de laisser libre cours à la pulsion, au désir, et, ultimement, de continuer à contourner la limite du réel pour éviter la souffrance.  La masculinité pourrait être ainsi vue comme l'élement qui résiste, la rationalité a éteindre afin d'être libre. 

Pour de nombreuses approches cognitives — et notamment pour la théorie des schémas — la simplification opérée par les mouvements wokistes est incompatible avec le cadre théorique. Ces approchesen psychologie cognitive  s’inscrivent en réalité dans une continuité freudienne : elles reconnaissent la nécessité de la limite, de la frustration et du travail psychique pour construire un adulte.

Elles ne rompent donc pas avec Freud sur ce point essentiel. Au contraire, elles réintroduisent explicitement des notions de maturité, de responsabilité et de développement émotionnel, qui supposent toutes l’acceptation de la limite et du réel. Cela se traduit notamment en théorie des schémas  par la notion d'adulte sain. 

      🔵4. La notion d'adulte sain 

Les mouvements progressistes actuels semblent aujourd'hui, se déporter bien au‑delà de la seule exigence de non‑binarité, et l on constate désormais des revendications pour une multiplication contemporaine des genres — identités « neutres », « non binaires », « non humaines », avec également des personnes se définissant comme objets, animaux ou végétaux, allant jusqu' à organiser des mariages symboliques avec des objets ou des animaux. Ce qui n 'est pas sans rappeler d'autres acting et histoires célèbres de mariages bidons devenus trente ans plus tard une réalité sociale.

Dans tous ces cas, il s’agit de contourner la limite du réel en redéfinissant l’identité à partir du désir plutôt qu’à partir du monde. Autrement dit , refuser la frustration, refuser la souffrance, et tenter de construire une identité affranchie de toute contrainte extérieure.

Si la psychanalyse déconstructiviste  faisait de la frustration un moteur d’interrogation infinie, la dynamique wokiste actuelle cherche à abolir la frustration,  donc à abolir la limite, donc à abolir la possibilité même d’un sujet psychique. Car en effet, comme le soulignait Freud sans frustration, il n’y a pas de sujet ; sans sujet, il n’y a que revendication, toute‑puissance et déni du réel.

La limite imposée  par la souffrance est présente dans les approches cognitivistes, notamment au travers de la notion d'adulte sain, qui s'oppose aux dérives de l illimitation identitaire.

 

En théorie des schémas, un adulte sain est celui qui accepte la réalité, tolère la frustration, régule ses émotions, prend soin de ses besoins fondamentaux et répond aux situations présentes sans être gouverné par les blessures du passé. Il ne cherche pas à abolir la limite, mais à vivre avec elle de manière mature et ajustée.
 

         🔵5. C'est quoi un adulte sain ?

Dans la théorie des schémas de Young, l’Adulte Sain n’est pas un idéal moral, mais une fonction psychique. C’est la partie de soi capable de :

 

1. Accueillir la réalité sans la fuir

L’adulte sain accepte que le réel impose des limites :

  • tout n’est pas possible,

  • tout n’est pas immédiat,

  • tout ne dépend pas du désir. Il ne cherche pas à remodeler le monde pour éviter la frustration.

2. Tolérer la frustration et la réguler

Il sait :

  • différer un besoin,

  • supporter un refus,

  • gérer une émotion désagréable,

  • ne pas confondre ressenti et vérité. La frustration n’est plus vécue comme une menace existentielle.

3. Prendre soin de ses besoins fondamentaux

L’adulte sain identifie et nourrit ses besoins essentiels :

  • sécurité,

  • attachement,

  • autonomie,

  • compétence,

  • expression émotionnelle,

  • limites réalistes. Il ne les nie pas, ne les dramatise pas, ne les absolutise pas.

4. Réguler les modes enfantins (vulnérable, en colère, impulsif)

Il ne les supprime pas : il les contient, les apaise, les met en perspective. Il ne laisse pas l’Enfant Vulnérable paniquer, ni l’Enfant Enragé exploser, ni l’Enfant Impulsif décider.

5. Résister aux modes dysfonctionnels (Évitant, Surcompensateur, Soumis)

Il ne fuit pas, ne se soumet pas, ne sur‑réagit pas. Il choisit une réponse ajustée, pas une réaction automatique héritée de l’enfance.

6. Construire des relations stables et réciproques

Il sait :

  • poser des limites,

  • dire non,

  • exprimer ses besoins,

  • respecter ceux des autres,

  • éviter les relations toxiques ou fusionnelles.

7. Agir selon des valeurs, pas selon la blessure

Il n’est pas gouverné par :

  • la peur,

  • la honte,

  • la colère,

  • la recherche de validation. Il agit en fonction de ce qui est juste, pas de ce qui apaise momentanément une douleur ancienne.

        🔵5. Reconstruire plutôt que déconstruire

Dans les approches cognitivistes et notamment la Théorie des Schémas, il ne s’agit pas de déconstruire le sujet masculin, mais au contraire de le reconstruire, en réinterprétant son passé non comme un fardeau à effacer, mais comme une matière à transformer et à le regarder de manière adulte.

C'est une psychologie développementale qui nous invite précisément à ce passage : quitter les schémas inadaptés forgés dans l’enfance pour accéder à ceux d’un Adulte Sain, capable d’assumer ses contraintes, ses responsabilités et la réalité telle qu’elle se présente à lui.

Cela suppose de distinguer clairement ce qui relève du monde de l’enfant — ses peurs, ses blessures, ses stratégies de survie — de ce qui appartient au monde de l’adulte : la capacité à tolérer la frustration, à poser des limites, à se relier aux autres sans se perdre, à agir selon des valeurs plutôt que selon des blessures.

L’objectif n’est pas de renier la virilité traditionnelle, ni de la caricaturer, mais de l’intégrer intelligemment. L’entièreté masculine naît de cette articulation : on peut être protecteur, fort, responsable, et en même temps capable de pleurer, de douter, d’aimer sans honte. La maturité consiste à mobiliser la bonne part de soi au bon moment, sans se laisser gouverner par les automatismes du passé.

Construire un homme adulte, c’est donc restaurer un sujet cohérent, ancré, libre — un sujet qui ne fuit pas la limite, mais qui s’y appuie pour devenir pleinement lui‑même.

Ainsi, l’entièreté masculine ne passe pas, par le rejet total de la virilité traditionnelle, mais par son intégration intelligente : on peut être protecteur, fort, responsable, et en même temps capable de pleurer, de douter, d’aimer sans honte. Tout dépend des situations humaines et de la capacité à mobiliser la bonne part de soi au bon moment.

         🔵5. Devenir adulte pourquoi ? 

Et c’est précisément de cette façon que l’adulte peut, enfin, poursuivre ses rêves et ses ambitions d’enfant. Non pas en régressant vers l’enfance, ni en s’y réfugiant, mais en réinterprétant ses élans premiers à partir d’une position adulte, stable, ancrée, capable de discernement.

L’enfant rêve, imagine, désire sans limite ; l’adulte sain, lui, transforme ces rêves en projets, ces élans en actions, ces intuitions en créations. Là où l’enfant fantasme un monde magique, l’adulte invente des manières rationnelles, concrètes et responsables de modifier le réel. Il ne cherche plus à fuir la limite : il l’utilise comme point d’appui pour créer, transformer, bâtir.

C’est ainsi que la créativité se libère véritablement : non dans l’abolition des contraintes, mais dans la capacité à composer avec elles. L’adulte sain ne renonce pas à ses désirs d’enfant ; il leur donne une forme, une direction, une portée. Il peut alors imaginer des solutions nouvelles, proposer des innovations, agir pour le bien commun — non par impulsion, mais par maturité.

En ce sens, devenir adulte ne signifie pas renoncer à l’enfant intérieur, mais lui offrir enfin un pilote : un sujet capable de rêver avec lucidité, d’imaginer avec responsabilité, et de transformer le monde sans se perdre dans l’illusion.

         🔵6. Piloter plutôt que subir ?

Devenir adulte, serait ainsi précisément apprendre à piloter sa vie psychique plutôt qu’à la subir. Cependant cette idée prend une résonance particulière dans un contexte généralisé du 'Guru Effect" où certains mouvements culturels — hier la psychanalyse dogmatique, aujourd’hui certaines formes de wokisme — sont pilotés par quelques figures prescriptrices, tandis que d’autres les suivent sans véritable appropriation critique.

L’enjeu n’est donc pas de “devenir l’éveillé des éveillés”, ni de se poser en contre‑idéologue, mais de redevenir sujet, c’est‑à‑dire capable de discerner, de choisir, de penser par soi‑même. Là où l’enfant suit, imite, se laisse entraîner, l’adulte apprend à orienter, à filtrer, à hiérarchiser. Il ne se laisse plus absorber par les récits dominants, qu’ils soient psychanalytiques, militants ou identitaires ; il les examine, les contextualise, les remet à leur juste place.

Piloter, c’est retrouver la capacité de dire : « Je comprends ce mouvement, mais je ne m’y dissous pas. Je peux en prendre ce qui m’aide, et laisser ce qui m’égare. »

C’est une posture exigeante, mais profondément libératrice. Elle permet d’éviter deux écueils symétriques :

  • la soumission aux discours dominants,

  • la réaction pure, qui n’est qu’une autre forme de dépendance.

L’adulte sain ne suit pas les “éveillés”, pas plus qu’il ne les combat compulsivement : il reprend le gouvernail. Il devient capable de naviguer entre les influences, les idéologies, les récits culturels, sans perdre son axe.

C’est cette capacité qui lui permet ensuite de transformer le réel, non par impulsion ou par imitation, mais par choix, par créativité, par responsabilité.

🔷4. Ces enfants devenus adultes - mes constats issus de ma pratique  

Dans ma pratique, quotidienne vis-à-vis des hommes adultes j’ai pu par exemple observer que les éducations très permissives vis à vis d'un enfant produisent souvent, paradoxalement, une grande rigidité psychique chez l'adulte. En effet, lorsque l’enfant n’est pas suffisamment confronté à la réalité — à la frustration, aux limites et à l’ajustement nécessaire entre désir et monde extérieur — il peut développer l’idée que c’est son schéma interne qui dicte la réalité, et non l’inverse.

Ce manque d’apprentissage de l’ajustement, repéré lors des entretiens de diagnostics, donne très souvent en réponse un individu adulte vulnérable, ses schémas restent en effet figés, peu flexibles, et chaque fois que la réalité ne correspond pas à ce qu’il attend, une souffrance incomprise surgit en lui.

Cependant cette souffrance va se manifester de façon différente. En effet, comme nous le constatons, et en cohérence avec la théorie, chaque schéma s’accompagne d’un comportement associé , une même situation peut donner des comportements différents , ainsi la frustration infantile peut ouvrir plusieurs voies possibles comme nous pouvons l'illustrer dans les exemples suivant.  

         🔵1. Le sentiment de frustration éprouvé dans l'enfance - le retrait et l isolement

Si nous prenons l’exemple d’un enfant confronté à une frustration : il n’a pas obtenu le cadeau qu’il désirait, alors que ses frères et sœurs, eux, ont reçu le cadeaux qu'ils souhaitaient.

L’enfant peut interpréter cette situation comme un signe qu’il n’est pas aimé, qu’il est moins important, ou même qu’il est rejeté. Face à cette douleur qu’il ne peut ni comprendre ni maîtriser, il adopte une stratégie protectrice : le retrait , il s'isole et boude dans son coin.

Dans l’enfance, ce retrait a une fonction adaptative. Il permet de réduire l’intensité émotionnelle, de se mettre à distance d’une situation vécue comme injuste ou menaçante. C’est une manière de survivre psychiquement.

Mais à l’âge adulte, cette stratégie devient une rigidité. Elle ne protège plus : elle limite. Le schéma continue d’imposer sa lecture du monde, comme si chaque frustration actuelle réactivait la blessure ancienne.

Ainsi, lorsqu’un enfant interprète systématiquement toute insatisfaction comme un signe de rejet ou de manque d’amour, il installe un automatisme par apprentissage "se retirer pour ne pas souffrir". Cependant à force de répéter ce mouvement, le retrait devient une routine émotionnelle, parfaitement adaptée au monde de l’enfance, mais profondément inadaptée si elle n’est pas réévaluée.

En effet, plus tard, à l’âge adulte, la moindre situation perçue comme frustrante — un désaccord, un retard, une critique, un refus — peut réactiver ce schéma. L’individu se sent de nouveau rejeté, incompris, menacé, et adopte la même stratégie : se couper, s’isoler, éviter.

Ce mécanisme, lorsqu’il se répète, peut conduire à un isolement social, voire à une forme de phobie sociale, non pas parce que le monde est réellement hostile, mais parce que l’ancien schéma continue de dicter la manière de l’interpréter.

        🔵2. Le sentiment de frustration éprouvé dans l'enfance - la colère de l'adulte 

Chez d’autres personnes, le même sentiment précoce de ne pas être aimé ou d’être rejeté produit un effet inverse : non pas le retrait, mais la colère. L’enfant qui n’a pas pu exprimer sa détresse autrement que par l’explosion émotionnelle — cris, agitation, opposition — ainsi il apprend que la colère est la seule manière de reprendre un minimum de contrôle sur une situation vécue comme profondément injuste ou humiliante.

Dans l’enfance, cette réaction a une fonction protectrice : elle permet d’évacuer une tension insupportable, de signaler une détresse, ou de tenter de rétablir un sentiment de puissance face à une frustration incompréhensible. C’est une manière de ne pas s’effondrer.

Mais à l’âge adulte, cette stratégie devient une réaction automatique, disproportionnée, et souvent destructrice. La colère ne répond plus à la situation réelle, mais à la mémoire émotionnelle de l’enfance. Une frustration présente — un refus, une critique, un désaccord dans la vie de couple — réactive la blessure ancienne avec la même intensité que si elle venait de se produire.

L’adulte ne réagit donc pas à ce qui est dit ou fait dans l’instant, mais à ce que son schéma lui fait croire : « On me rejette », « On ne m’aime pas », « On m’humilie », « On m’abandonne ».

La colère devient alors une tentative de se protéger, de reprendre le contrôle, de ne pas revivre l’impuissance d’autrefois. Mais plus elle est utilisée, plus elle s’installe comme mode dominant, au point de devenir une seconde peau.

Ce mécanisme peut conduire à des relations instables, à des conflits répétés, à une hypersensibilité à la critique, voire à une forme de colère chronique, où la moindre contrariété est vécue comme une attaque personnelle. L’individu ne comprend pas pourquoi il “explose” si vite : c’est le schéma qui parle, pas l’adulte.

🔷5. La remédiation de la violence masculine

Pourquoi certains hommes développent le retrait, tandis que d’autres expriment leur frustration par la colère ? Autrefois, on parlait d’inconscient ou de pulsions non satisfaites, comme le proposait la psychanalyse.

La théorie des schémas offre une lecture plus fine : ces réactions ne sont pas des traits de caractère, mais des patterns émotionnels et comportementaux mis en place dans l’enfance, en réponse à des environnements familiaux spécifiques — c’est‑à‑dire incluant les modes de réaction des adultes qui entouraient l’enfant au moment où ses schémas se sont formés.

Ces schémas, utiles autrefois pour survivre psychiquement, deviennent inadaptés à l’âge adulte. L’homme continue de réagir avec les outils de l’enfant — non par faiblesse, mais parce que son système émotionnel n’a jamais appris d’autres voies.

Le travail consiste alors à identifier, dans chaque histoire personnelle, les schémas déterminants, afin de pouvoir les réinterroger, les désamorcer émotionnellement et ainsi apprendre de nouvelles formes de de stratégie et de régulation émotionnelle.

Selon cette perspective, la violence ou la colère ne sont en aucun cas, en lien avec la nature masculine ou les essences du masculin : ce sont des symptômes, des signaux d’un système émotionnel saturé.

🔷6. La colère et la violence comme symptômes 

La colère masculine, souvent spectaculaire ou explosive, provient dans la majorité des cas d’une accumulation de frictions internes : ce sont les contradictions répétées entre les schémas précoces et la réalité actuelle qui, à force de s’entrechoquer, finissent par fissurer le système émotionnel.

Lorsque la pression devient trop forte, l’explosion survient « à propos de tout et de rien ». Ce n’est pas un “défaut masculin”, mais le résultat d’un affrontement interne :

  • d’un côté, une réalité qui évolue et exige de nouveaux ajustements ;

  • de l’autre, un schéma d’enfance figé, qui tente d’imposer son ancienne lecture du monde.

Comme deux plaques tectoniques — l’une avance, l’autre résiste — la tension accumulée finit par provoquer un séisme émotionnel.

Lorsque la rupture survient, le déferlement peut être immense : un véritable raz‑de‑marée intérieur qui déborde sur la vie sociale et, surtout, sur la vie familiale. Ce choc fragilise les liens, les sature de peur ou d’incompréhension, et peut les désintégrer si rien n’est mis en place pour comprendre et apaiser ces forces profondes.

Dans notre approche des violences conjugales, c’est ce que nous constatons : dans la majorité des cas, la compréhension des schémas d’enfance permet de contenir la colère, de la rendre intelligible, et donc modulable, régulée et socialement acceptable.

Les autres cas — ceux où la colère est explosive, incontrôlable, dissociative — relèvent souvent de traumatismes précoces, d’abus ou de négligences graves. Ils nécessitent alors d’autres formes de désensibilisation psychotraumatique, comme l’EMDR ou des approches intégratives spécialisées.

        🔵2. Le cas des traumatismes de guerre - La guerre d'Algérie

De nombreux hommes ayant vécu la guerre d’Algérie — quel que soit le camp auquel ils appartenaient — sont revenus profondément marqués, souvent laissés seuls, abandonnés à leur sort, sans prise en charge psychologique ni reconnaissance de leur traumatisme. Beaucoup ont dû réintégrer la vie familiale avec, en eux, une violence intériorisée qu’ils n’avaient aucun moyen d’élaborer.

Cette violence, non traitée, s’est alors diffusée dans les foyers comme un héritage émotionnel. Non pas par volonté de nuire, mais parce que ces hommes, saturés de souvenirs impossibles à dire, ont transmis à leurs enfants des modes de réaction façonnés par la guerre : hypervigilance, colère explosive, rigidité, mutisme, retrait, parfois brutalité.

Ce phénomène n’est pas propre à un camp, ni à une idéologie : il relève d’une transmission traumatique, où la souffrance non symbolisée d’une génération devient le climat émotionnel de la suivante. Les enfants grandissent alors dans un environnement où la violence n’est pas expliquée, mais ressentie ; où la peur circule sans mots ; où les schémas se forment dans un contexte saturé de tensions héritées.

Ainsi, une part de la violence masculine observée dans certaines familles trouve son origine dans ces traumatismes historiques non reconnus. Ce ne sont pas des “caractères” ou des “natures”, mais des mémoires traumatiques qui se perpétuent faute d’avoir été comprises, accueillies et traitées.

Cette violence peut alors se transmettre au fil des générations, au travers des schémas hérités et des dynamiques familiales. On l’observe dans certaines filiations — du grand‑père au père, puis du père au fils — où les mêmes modes de réaction, forgés dans des contextes traumatiques, se répètent presque à l’identique. Ce ne sont pas des “gènes de la violence”, mais des mémoires émotionnelles et des stratégies de survie qui circulent silencieusement d’une génération à l’autre.

 

🟦CONCLUSION

Nous tenons tout d'abord à remercier Imany, pour son texte, et si nous l'avons choisi c'est que son poème “Hommage aux petits garçons” est d'une grande sensibilité, qu'il est étonnement sincère et qu'il nous a été ainsi agréable d'en faire une lecture critique.

Cependant, il ne s'agit qu'une juxtaposition de clichés sur le masculin, mais plus encore ce qui nous est présenté comme une novation et une forme bienveillante de l'encouragement à l'éveil de l'entiéreté, n'est en fait qu'une suite de réductions simplificatrices et de régressions dans tous les domaines, scientifiques, philosophiques, psychanalytiques et psychologiques, allant jusqu'à nier aux hommes la dignité de sujets humains.  

Et si l'artiste met en scène une souffrance masculine bien réelle, c'est vrai que les hommes représentent 75% des suicides par rapport aux femmes, l'analyse qui en est faite, loin d'interroger sur les causes de cette souffrance, attribue celle ci, à une “virilité” imposée par la société.

Cependant, et nous avons essayé de le démonter tout au long de notre analyse critique, une évidence s’impose : la souffrance masculine ne peut pas être comprise au travers des récits simplificateurs qui dominent aujourd’hui l’espace public.

Cependant, il serait illusoire de croire, que cette figure de « l’homme violent », cette construction imaginaire d’une violence masculine présentée comme évidente et omniprésente, ne s’impose pas par hasard.

Si ce narratif du "genre masculin violent" se diffuse avec une telle force, c’est qu’il est porté par des dynamiques militantes puissantes, qui transforment une fiction en évidence culturelle, sans même un droit de réponse.

Si dans certains espaces universitaires — américains, puis français — cette vision s’est installée comme un cadre d’interprétation dominant, ce n'est pas un hasard.

Ainsi, même en psychologie, où la place du sujet est déterminante, le masculin est désormais très souvent abordé sous l’angle de la toxicité, comme si la violence était inscrite dans son essence.

Cette tendance est si marquée qu’une part croissante de psychologues refuse désormais de prendre en charge des hommes auteurs de violences conjugales ou agresseurs de femmes, non par manque de compétence, mais parce qu’ils les perçoivent d’emblée comme irrécupérables, dangereux par nature, ou moralement disqualifiés.  

Pourtant chacun sait, que ni la masculinité traditionnelle, ni la virilité, ni les normes sociales ne suffisent à expliquer ce que vivent les garçons et les hommes. Il n'y pas d'hommes violents en soi, mais des garçons blessés.  Et ce qui blesse, ce qui entrave, ce qui “tue une part d’eux‑mêmes”, ce ne sont pas des injonctions abstraites, et des normes sociales, mais des histoires émotionnelles précoces, des schémas forgés dans l’enfance, des attachements fragilisés, des traumatismes non élaborés, des solitudes anciennes.

La poésie d’Imany, en cherchant à libérer les garçons, retombe paradoxalement dans une forme d’essentialisme inversé : elle transforme une norme en destin, une construction en nature, une souffrance en essence. Elle reconduit ainsi, sous une forme nouvelle, les vieux schémas qu’elle prétend dépasser. Mais l’homme n’est pas violent par nature. Il n’est pas mutilé par essence. Il n’est pas condamné par sa virilité. Il est façonné par son histoire, et cette histoire peut toujours être transformée.

Les sciences du comportement, la psychologie du développement, l’éthologie constructiviste, les neurosciences, la clinique contemporaine convergent toutes : la violence n’est jamais un invariant biologique, mais une réponse contextuelle, une stratégie de survie devenue rigide. Elle peut prendre la forme du retrait, de la colère, de l’hyper‑contrôle, de la surcompensation — autant de mécanismes protecteurs qui ont cessé d’être adaptés.

Comprendre cela, c’est déjà désamorcer la violence. C’est redonner à l’homme sa place de sujet, non de catégorie sociologique. C’est lui permettre de sortir de la culpabilité, de la honte, de la caricature, pour entrer dans un travail de maturation.

La véritable remédiation ne passe donc ni par la déconstruction idéologique du masculin, ni par la guerre des sexes, ni par la culpabilisation d’un groupe. Elle passe par un travail patient, intime, exigeant : identifier les schémas, revisiter les blessures, restaurer l’attachement, réapprendre la régulation émotionnelle, reconstruire la limite. C’est ce travail qui permet de devenir un Adulte Sain, capable de piloter sa vie plutôt que de la subir.

Et c’est seulement à ce moment‑là que l’homme peut retrouver ce qu’il avait perdu , la capacité de rêver, de créer, d’aimer, de transformer le réel. L’enfant rêvait sans limite ; l’adulte, lui, peut enfin réaliser. Il peut imaginer des manières rationnelles, responsables et fécondes de modifier le monde — non pour fuir la frustration, mais pour habiter pleinement sa vie.

Ainsi, loin des récits qui enferment, la psychologie contemporaine ouvre une voie profondément humaniste : l’homme n’est pas un problème à déconstruire, mais un sujet à accompagner. Et c’est en retrouvant cette évidence que nous pourrons, peut‑être, offrir aux garçons d’aujourd’hui — et aux hommes qu’ils deviendront — la possibilité d’être enfin des êtres entiers.

Et c’est ici que la pensée philosophique de Jankélévitch peut accompagner les approches les plus récentes en neuro-sciences, en les éclairant avec une rare justesse. Il rappelait en effet que les grandes transformations humaines ne se produisent jamais dans les proclamations tonitruantes, mais dans l’infime, dans ces gestes minuscules qui, répétés, déplacent une vie entière. La remédiation des schémas fonctionne exactement ainsi : non par révolution intérieure, mais par une stratégie des petits pas, une ré-interrogation patiente, presque scrupuleuse, des réactions héritées de l’enfance.

Ainsi, chaque fois qu’un homme identifie une émotion, qu’il suspend un automatisme, qu’il choisit une réponse plutôt qu’une réaction, il accomplit un de ces “petits riens” qui, pour Jankélévitch, sont en réalité des événements décisifs. Ce sont ces micro‑décalages, presque imperceptibles, qui permettent de desserrer l’étau des schémas anciens et d’ouvrir un espace où l’Adulte Sain peut enfin émerger.

Ainsi la violence vient pas d'un coup, par essence, mais par accumulation de tensions, de même elle ne disparaît pas d’un coup, elle se transforme par accumulation de régulations.

Il s'agit de changements de nuances dans la compréhension, dans les ajustements opérés ainsi par une succession de micro‑gestes intérieurs : un souffle avant de répondre, un mot retenu, une émotion reconnue, une vulnérabilité acceptée. C’est dans cette intimité là — discrète, silencieuse, quotidienne — que se joue la véritable remédiation, et la reconstruction de l'apaisement.

Loin des discours idéologiques qui prétendent déconstruire et reconstruire l’homme en bloc, la transformation masculine passe par ce travail analytique humble et continu de ré-interrogation des schémas, non dans des grandes interrogations de choix de vie, ou des normes sociales de la masculinité , mais dans leurs micro-articulations jusqu’à ce que la vie émotionnelle cesse d’être gouvernée par l’enfance et advienne enfin, pilotée par l’adulte sain.

Ainsi, l’homme futur n’a pas à renoncer aux dimensions profondes de sa virilité, ni à se dépouiller de ce que certains décrivent comme des “oripeaux de la virilité primitive” pour devenir conforme à la nouvelle norme sociale. La véritable libération ne passe pas par l’effacement du masculin, mais par sa réparation, par un travail intérieur qui réconcilie masculinité et humanité au lieu de les opposer.

Ainsi, le mâle humain, pour aborder le futur, n'est pas obligé de délaisser sa condition de sous-classe genrée afin de devenir compatible avec la société nouvelle prétendument éveillée. La souffrance masculine ne peut être réduite à un déterminisme patriarcal, il s'agit d'une réalité bien plus nuancée.

Les racines des difficultés des hommes (et des femmes) sont familiales et développementales. C’est pourquoi la véritable libération ne consiste, pas dans l'analyse des oppositions mais à réparer les blessures, à revisiter les carences, les manques, les humiliations, les abandons, les modèles parentaux et les liens d'attachement qui ont façonné — parfois déformé — la manière d’être au monde.

À moins, comme parfois l'on nous le suggère, de poursuivre une perspective plus radicale — selon une vision profondément simplificatrice — qui consisterait à penser que, puisque la souffrance prend racine dans la famille et dans le développement, il suffirait de supprimer l'une et l'autre pour ainsi effacer la douleur par la négation et la suppression de son origine.

Cependant, dans notre pratique, il est rare que la guérison soit obtenue de la suppression de la cause, car d'autres causes immédiatement apparaissent, mais il s'agit plus exactement de renforcer la capacité à nommer, comprendre et réparer ce qui a été blessé. C’est ainsi, selon nous, que l’on se libère, et que l’on cesse de répéter ce qui nous a fait mal, en grandissant par la traversée des difficultés. 

C’est précisément ceci que nous essayons de faire, dans notre pratique, en aidant les hommes à surmonter les épreuves qu'ils rencontrent à un moment donné. 

C'est de cette manière que nous continuerons à nous occuper des hommes qui viennent nous voir — même si certains de nos collègues encore trop souvent nous répètent que les hommes n’ont pas de problèmes mais que ce sont, eux le problème.

 

Dr Grijalvo