La psychologie est-elle une science du féminin ?

Publié le 10 mars 2026 à 14:09

Dans cette note nous tentons d'expliquer pourquoi la psychologie parle mieux aux femmes qu’aux hommes. Nous y parlons de Freud, et des cas cliniques qui ont fondé ses principales théories et qui concernaient essentiellement des femmes.

Nous explorons ainsi ce biais de genre, qui n’est pas propre à Freud mais qui concerne la plupart des cliniciens du XIXᵉ siècle — Charcot, Janet, Breuer, Adler, Jung — ont en effet travaillé presque exclusivement sur des patientes féminines.

Plus encore, la majorité de l'analyse des symptômes ainsi réalisées au XIXᵉ siècle par les cliniciens hommes — reposent sur l’observation de cas féminins dont l'interprétation s’inscrit exclusivement sur une lecture sexualisée des troubles constatés.

Ainsi, même les rares cas masculins étaient interprétés à travers le même prisme sexuel, comme si la sexualité constituait la clé explicative universelle, indépendamment d'ailleurs du sexe du patient. 

Aujourd'hui avec le recul, et fort de notre expérience clinique, comment ne pas envisager une interprétation freudienne de cette situation. Et si finalement, la psychologie n'était dans sa forme originelle qu'une anthropologie du féminin, un discours masculin sur les femmes. 

Ce point est crucial et de nombreux auteurs ont ainsi pu démontrer comment la psychologie s’est effectivement construite sur une lecture sexualisée de troubles, reposant presque exclusivement sur des observations de femmes. La psychologie étant en quelque sorte une science féminine, créée par des hommes.

Aujourd'hui la psychologie contemporaine hérite de ce modèle ancien fondé sur un corpus féminin et sur une lecture sexualisée des troubles, un modèle qui bien évidemment ne parle ni de la masculinité adulte et de la psyché masculine, ni des modes d’expression masculine de la souffrance, ni des vulnérabilités spécifiques des hommes.

La psychologie une science des femmes pour les femmes écrite pas des hommes - C’est ce biais fondateur — historique, théorique et clinique — qui explique en partie pourquoi la psychologie contemporaine peine encore aujourd’hui à penser l’homme comme sujet et que nous explorons dans cette note. 

🟦 1. Ces patientes qui fondent les théories freudiennes

Freud a bâti l’essentiel de sa théorie sur une poignée de cas cliniques, il s'agit majoritairement de cas féminins ainsi que deux cas masculins. Retour sur l'histoire de la psychologie.

🔷1. Anna O. (Bertha Pappenheim)

  • Patiente de Josef Breuer, mais Freud en a fait le cas fondateur de la psychanalyse.

  • Symptômes : paralysies, troubles de la vision, hallucinations.

  • Concept clé : talking cure, hystérie, conversion.

🔷 2. Dora (Ida Bauer)

  • Cas emblématique de l’hystérie féminine.

  • Freud interprète ses symptômes comme liés à des conflits sexuels refoulés.

  • Une interprétation exclusivement centrée sur la sexualité.

🔷 3. La jeune homosexuelle

  • Patiente adolescente.

  • Freud interprète son homosexualité comme un symptôme.

🔷 4. Elisabeth von R.

  • Cas d’hystérie douloureuse.

  • Freud y développe l’idée de conflit psychique inconscient.

🔷 5. Emmy von N.

  • Patiente hystérique.

  • Freud y expérimente l’hypnose et l’association libre.

🔷 6. Katharina

  • Cas bref, rencontré en montagne.

  • Symptômes d’angoisse liés à un traumatisme sexuel.

🔷 7. Miss Lucy R.

  • Patiente souffrant d’hallucinations olfactives.

  • Freud y développe l’idée de désir refoulé.

🔷8. L’Homme aux loups (Sergeï Pankejeff)

  • Un des rares patients masculins.

  • Rêve célèbre des loups dans l’arbre.

  • Freud en tire des conclusions sur la sexualité infantile.

🔷 9.  L’Homme aux rats (Ernst Lanzer)

  • Autre patient masculin important.

  • Cas fondateur de la névrose obsessionnelle, trouvant une cause dans la sexualité, ( fantasme de la torture du rat réalisée sur son père)

🟦 2. Ce que cette liste révèle

🔷 1. La psychanalyse freudienne est née de cas féminins

La majorité des cas fondateurs sont des femmes, souvent diagnostiquées hystériques.

🔷 2. Les hommes sont très minoritaires

Sur les cas majeurs, seuls deux sont masculins.

🔷3. La psychologie moderne hérite de ce biais

Les modèles émotionnels, relationnels, expressifs sont basés sur des patientes.

🟦 3. Les grands auteurs du XIXᵉ : Toujours autant de patientes !

Voici quelques exemples :

🔹Jean-Martin Charcot (maître de Freud)

  • Ses démonstrations à la Salpêtrière reposent presque exclusivement sur des femmes hystériques.

  • Les cas masculins sont rarissimes.

  • L’hystérie est considérée comme une maladie féminine.

🔹 Pierre Janet

  • Travaille sur des patientes hystériques.

  • Ses cas cliniques majeurs sont féminins.

  • Les troubles dissociatifs sont décrits à partir de femmes.

🔹 Josef Breuer

  • Son cas fondateur (Anna O.) est féminin.

  • Les autres cas qu’il décrit sont aussi majoritairement féminins.

🔹 Adler, Jung, Ferenczi

Même si leurs théories divergent, leurs cas cliniques fondateurs sont :

  • des femmes hystériques,

  • des femmes névrosées,

  • des femmes en crise émotionnelle.

La psychologie clinique se construit sur un corpus féminin.

🟦 4. Chez la plupart des auteurs du XIXᵉ les cas cliniques sont quasi exclusivement féminins !

Freud n’est pas une exception. La majorité des cliniciens de son époque travaillent sur des femmes, pour trois raisons structurelles :

🔷1. Les femmes sont davantage appréciées pour l'analyse

Elles sont considérées comme plus “émotionnelles”, plus “fragiles”, plus “nerveuses”.

🔷2. Les diagnostics dominants sont féminins

  • hystérie
  • neurasthénie
  • troubles de conversion
  • crises nerveuses

Ces diagnostics sont genrés et appliqués presque exclusivement aux femmes.

🔷3. Les institutions psychiatriques accueillent surtout des femmes

Les “maisons de repos”, “sanatoriums”, “asiles” reçoivent une majorité de patientes, de ce fait, les femmes sont plus disponibles pour l'analyse.

Résultat : la clinique se construit sur des femmes, et les hommes sont très peu étudiés.

🟦 5. L'explication des troubles est majoritairement sexuelle

Il y a une sexualisation massive des phénomènes sans doute en lien avec le fait que la psychologie du XIXᵉ siècle repose sur trois piliers :

🔷1. La Morale victorienne et le puritanisme social

La sexualité est taboue : donc perçue comme source de troubles.

🔷2. La médecine nerveuse

Les symptômes sont vus comme “nerveux”, “sensuels”, “hystériques”.

🔷3. La psychanalyse naissante

Freud a fait de la sexualité le moteur universel de la vie psychique.

La sexualité devient ainsi la clé explicative dominante, pour les femmes comme pour les hommes.

🟦6. Et même si les patients sont des hommes, les interprétations restent sexualisées et non différentiées 

Même les rares cas masculins (Homme aux rats, Homme aux loups, Schreber…) sont interprétés :

  • en termes de sexualité infantile,

  • de fantasmes oedipiens,

  • de pulsions libidinales,

  • de scènes primitives,

  • de désirs refoulés.

Le sexe du patient ne change pas la grille de lecture : tout est sexualisé et indifférencié.

🟦7. Notre interprétation Freudienne du cadre clinique Freudien 

Freud lui‑même aurait immédiatement repéré que des hommes mûrs, tous savants, membres de sociétés académiques et inscrits dans un haut niveau social à la morale extrêmement contrainte, et ainsi éprouvant un intérêt passionné pour les troubles féminins, qu'ils interprètent de surcroit quasi-exclusivement au travers de la sexualité, ne peut être considéré comme allant de soi et ainsi laissé sans interprétation. 

Selon une lecture freudienne, le cadre théorique élaboré par Freud — qui sexualise systématiquement les symptômes — peut être compris comme l’expression détournée du propre refoulement de l'analyste.

Autrement dit, la vision exclusivement sexuelle que l'analyste impose aux troubles, peut ne pas refléter seulement l’inconscient de ses patientes, mais aussi celui de l’analyste lui‑même.

🔷1. Notre interprétation freudienne de cette sexualisation des symptômes

Nous avons appris de la psychanalyse que lorsqu’un sujet s’intéresse de manière insistante à la sexualité d’autrui — surtout lorsqu’il s’agit d’un homme âgé observant des femmes plus jeunes — cela peut relever de plusieurs mécanismes :

🔷 1. Le déplacement (Verschiebung)

Le sujet déplace sur l’autre ce qu’il ne peut reconnaître en lui-même.

 « Je ne peux pas penser ma propre sexualité  - je l’analyse chez l’autre. »

🔷 2. La projection (Projektion)

Le sujet attribue à l’autre des désirs, des fantasmes ou des conflits qu’il ne peut assumer.

« Ce n’est pas moi qui suis traversé par ces pulsions, c’est elle. »

🔷3. La rationalisation savante

L’homme âgé transforme un intérêt pulsionnel en intérêt scientifique.

« Ce n’est pas du désir, c’est de la clinique. »

Freud aurait dit : le savoir devient un écran pour masquer le désir.

🔷2. Pourquoi des hommes âgés ? Freud aurait une réponse simple

Nous avons appris de la psychanalyse que, l’âge ne supprime pas la pulsion : il la déplace.

Quand la sexualité directe devient plus difficile à vivre ou à assumer, elle peut :

  • se sublimer (dans l’art, la science, la religion),

  • se déplacer (vers l’observation d’autrui),

  • se rationaliser (dans un discours savant).

L’intérêt clinique pour les troubles féminins peut alors devenir une forme socialement acceptable d’explorer sa propre sexualité refoulée.

🔷3. Freud aurait également parlé d’identification inversée

Un homme plus âgé peut également s’identifier :

  • à la femme souffrante,

  • à la jeune patiente,

  • à la figure de la vulnérabilité féminine.

Pourquoi ? Parce que cela lui permet d’exprimer indirectement ses propres fragilités, qu’il ne peut pas reconnaître comme masculines.

« Je ne peux pas dire que je souffre -  je décris la souffrance féminine. »

🔷4. Et Freud aurait ajouté que la sexualisation des troubles féminins est probablement un fantasme masculin

La psychanalyse nous a appris que les hommes projettent constamment sur les femmes :

  • leurs fantasmes,

  • leurs peurs,

  • leurs désirs,

  • leurs conflits non résolus.

Ainsi, par exemple, l’hystérie féminine, telle que décrite par les cliniciens du XIXᵉ siècle, pourrait être vue comme une construction typiquement masculine

 « L’hystérie féminine serait aussi pour partie le miroir de l’inconscient masculin. »

Aujourd’hui, ce que l’on appelait au XIXᵉ siècle “hystérie féminine” est compris comme un ensemble de réponses liées aux traumatismes, à la dissociation et aux mécanismes de régulation émotionnelle.

Ces manifestations, autrefois interprétées comme spécifiquement féminines, sont désormais reconnues comme des réactions neuro‑psychologiques qui peuvent prendre des formes très différentes selon les individus, leurs histoires et leurs constitutions physiologiques et neuro‑biologiques, et qui ne concernent évidemment pas uniquement les femmes.

🟦 8. La psychologie s’est construite sur le vécu et l'expérience des femmes. 

Considérer la psychologie comme une science observationnelle des femmes n’est pas une thèse marginale. Des historiens de la psychologie, des sociologues du savoir et des spécialistes de Freud et des précurseurs ont montré que :

  • les cas cliniques fondateurs sont féminins,

  • les diagnostics dominants sont féminins (hystérie, neurasthénie, conversion),

  • les institutions psychiatriques accueillent surtout des femmes,

  • les hommes sont très peu étudiés comme sujets.

La psychologie en reposant sur un corpus féminin produit une clinique féminine qui a ainsi donné naissance à une science de la femme souffrante. 

🟦9. Psychologie ou anthropologie du féminin ?

Plusieurs auteurs ont montré que la psychologie s’est historiquement construite à partir de cas presque exclusivement féminins, systématiquement interprétés à travers des grilles de lecture sexualisées.

Cette idée de la psychologie comme une description du féminin est développée par de nombreux auteurs  :

  • des historiens de la médecine (notamment sur l’hystérie),

  • des sociologues du genre,

  • des critiques de la psychanalyse,

  • des spécialistes de Charcot et de la Salpêtrière,

  • des chercheurs en histoire des sciences.

Ils montrent que :

  • la femme est l'unique modèle clinique,

  • l’homme est l’exception,

  • la sexualité est la clé explicative,

  • les théories sont généralisées à partir de cas féminins.

Selon ces auteurs la psychologie ne décrit pas “l’humain”, mais un humain féminin, avançant ainsi l’idée d’une psychologie qui serait conçue comme une anthropologie du féminin.

Nous pourrions ainsi citer :

🔷1. Chez les historiens de la psychologie 

🔹 Elaine Showalter — The Female Malady (1985)

Analyse magistrale montrant que la psychiatrie et la psychologie du XIXᵉ siècle se sont construites sur les femmes, en particulier les hystériques. C’est l’une des références les plus fortes qui peu étayer l'idée d’une psychologie comme une “anthropologie du féminin”.

🔹 Georges Didi-Huberman — Invention de l’hystérie (1982)

A partir d'études sur Charcot et la Salpêtrière, l'auteur montre comment les cas féminins ont servi de matrice visuelle et théorique à la psychologie moderne et a ainsi construit une clinique exclusivement féminine.

🔹 Mark Micale — Approaching Hysteria (1995)

Historien de la médecine, il montre que l’hystérie a été massivement féminisée, et que les hommes ont été effacés.

🔹 Roy Porter — Madness: A Brief History (2002)

L'auteur montre que les institutions psychiatriques du XIXᵉ siècle accueillaient majoritairement des femmes, et que les diagnostics étaient genrés.

🔷2. Chez les commentateurs de Freud

🔹 Henri Ellenberger — The Discovery of the Unconscious (1970)

Analyse historique monumentale. où l'auteur montre comment Freud a généralisé des modèles issus de cas féminins et d’une lecture sexualisée.

🔹 Élisabeth Roudinesco — La bataille de cent ans (1999)

L'autrice y montre comment la psychanalyse s’est construite sur des cas féminins et une sexualisation systématique.

🔹 Mikkel Borch-Jacobsen — Le dossier Freud (2010)

Critique historique montrant que les cas freudiens sont presque tous féminins, et que les interprétations sont sexualisées même chez les hommes.

🔷3. Chez les historiens de la psychiatrie

🔹 Ruth Harris — Murders and Madness (1989)

Montre comment la psychiatrie française du XIXᵉ siècle a construit la folie comme phénomène féminin.

🔹 Jan Goldstein — Console and Classify (1987)

Analyse de la psychiatrie française : les femmes sont le matériau clinique principal.

🔷4. Chez les historiens des sciences et de la construction du savoir psychologique 

🔹 Thomas Laqueur — Making Sex (1990)

Montre comment la médecine et la psychologie ont construit des modèles genrés du corps et de l’esprit.

🔹 Londa Schiebinger — Nature’s Body (1993)

Analyse la manière dont les sciences humaines ont été construites à partir de corps féminins.

🔹 Judith Walkowitz — City of Dreadful Delight (1992)

Montre comment les sciences du psychisme ont été influencées par des représentations féminines de la vulnérabilité.

Tous ces auteurs montrent que la clinique fondatrice de la psychologie moderne est exclusivement féminine. Il s'agit d'un savoir genré, c'est a dire que la psychologie est un savoir scientifique qui en ayant été produit sur les femmes (patientes), est une science du féminin. 

🟦11. La psychologie du XIXᵉ un modèle [féminin + sexualisé]

🔹 La psychologie clinique s’est construite sur des femmes.

🔹 Les symptômes ont été interprétés sexuellement.

🔹 Les hommes n’ont presque pas été étudiés comme sujets.

🔹 Les modèles théoriques ne parlent pas de masculinité adulte.

🔹 Les modes d’expression masculine de la souffrance n’ont jamais été conceptualisés.

La psychologie moderne parle davantage aux femmes qu'aux hommes, parce qu’elle a été construite par des hommes pour des femmes.

🟦12. La psychologie comme science du féminin

Freud a construit sa théorie sur quelques patientes féminines, donnant à la psychologie un biais fondateur et cela a été démontré par de nombreux auteurs mais cela ne suffit pas à comprendre l’ampleur du phénomène.

En réalité, le biais féminin des cas cliniques traverse toute la psychologie du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle. Freud n’est pas une exception : il est l’héritier d’un système clinique où les femmes constituent l’immense majorité des patientes, où les diagnostics dominants étaient féminins, et où les institutions psychiatriques accueillent surtout des femmes.

Dans ce contexte, les symptômes — qu’ils soient féminins ou masculins — sont quasi systématiquement interprétés à travers la sexualité.

L’hystérie, la neurasthénie, les troubles de conversion, les crises nerveuses : tous ces diagnostics sont pensés comme des manifestations d’un conflit sexuel, d’un désir refoulé ou d’une tension morale liée à la sexualité. Même les rares cas masculins étudiés par Freud ou ses contemporains (comme l’Homme aux rats ou l’Homme aux loups) sont analysés selon cette même grille sexualisée.

Ce n’est donc pas seulement Freud qui sexualise les symptômes : c’est toute la psychologie clinique de son époque. Charcot à la Salpêtrière, Pierre Janet, Josef Breuer, Adler, Jung, Ferenczi… tous travaillent presque exclusivement sur des patientes féminines, et tous interprètent les troubles — féminins comme masculins — à travers la sexualité, la libido, les conflits oedipiens ou les traumatismes sexuels infantiles.

La psychologie moderne hérite ainsi d’un modèle fondé sur un corpus féminin et sur une lecture sexualisée des troubles, un modèle qui ne parle ni de la masculinité adulte, ni des modes d’expression masculine de la souffrance, ni des vulnérabilités spécifiques des hommes.

C’est ce biais fondateur — historique, théorique et clinique — qui explique en partie pourquoi la psychologie contemporaine peine encore aujourd’hui à penser l’homme comme sujet.

🟦 13. La psychologie du XIXᵉ - Un cadre clinique défaillant - Le tabou de l'histoire !

La psychologie repose sur une observation du féminin, et si il est aujourd'hui admis que la psychologie moderne est en quelque sorte une anthropologie du féminin, il est un tabou encore plus grand, soulevé par de trop rares auteurs.

En effet, le cadre théorique de la psychologie clinique s’est construit dans une configuration très spécifique qui est celui d'hommes observant, interprétant et théorisant les symptômes de femmes, sans jamais interroger la position de l’observateur.

Ce dispositif — masculin, asymétrique, hiérarchique — a été systématisé puis naturalisé, comme s’il allait de soi. Il n’a jamais été nommé comme tel, ce qui lui a permis de devenir invisible.

En d’autres termes :

  • le regard masculin est devenu la norme,

  • le corps féminin est devenu l’objet privilégié d’analyse,

  • et cette structure a été élevée au rang de modèle universel.

Ce silence sur le cadre d’observation a permis de présenter comme “scientifique” ce qui était en réalité une perspective située, marquée par les fantasmes, les peurs, les projections et les limites des cliniciens masculins de l’époque.

Ainsi, la psychologie n’a pas seulement décrit les femmes : elle a décrit les femmes à travers le regard des hommes, et elle a ensuite généralisé ce regard biaisé à l’ensemble de l’humanité.

🟦 14. La psychologie comme un dispositif masculin d'observation des femmes  

Le cadre théorique de la psychologie s’est construit comme un dispositif masculin non nommé : des hommes observant des femmes, systématisant leurs interprétations et les érigeant en lois universelles. Ce biais fondateur, longtemps invisible, a façonné une discipline qui décrit moins la psyché humaine que le reflet du regard masculin posé sur le féminin.

Cette thèse — de l'absence de neutralité observationnelle mais d’un cadre clinique masculin observant des femmes — n’est pas seulement soutenue par des autrices féministes comme Elaine Showalter ou Janet Beizer. Elle est également confirmée par des historiens et analystes non féministes tels que Georges Didi‑Huberman, Henri Ellenberger ou Mikkel Borch‑Jacobsen. Leur convergence montre que ce biais fondateur n’est pas une lecture militante féministe, mais un constat historique largement documenté.

🔹 Pour Georges Didi-Huberman – (1982)

  • les symptômes hystériques sont co‑produits par le regard masculin,

  • les médecins projettent leurs fantasmes sur les patientes,

  • la psychologie clinique est un théâtre dirigé par des hommes, où les femmes jouent un rôle imposé.

🔹 Pour Elaine Showalter - (1985)

Historienne féministe. Elle démontre que :

  • la psychiatrie du XIXᵉ siècle est une construction masculine,

  • les femmes y sont les principales “patientes” parce qu’elles sont les principales cibles du regard médical masculin,

  • les catégories diagnostiques reflètent les peurs et fantasmes des cliniciens.

L'autrice parle explicitement d’un androcentrisme clinique non reconnu.

🔹 Pour Henri Ellenberger – (1970) 

Historien de la psychiatrie. Il montre que :

  • les premiers cliniciens projettent leurs propres conflits sur les patientes,

  • l’hystérie est une construction culturelle,

  • le cadre théorique est façonné par la subjectivité des observateurs masculins.

Il soutient l’idée d’un cadre non identifié, mais structurant.

🔹 Mikkel Borch-Jacobsen – Le dossier Freud (2010)

Cet auteur montre que :

  • Freud sexualise les symptômes selon sa propre économie psychique,

  • ses théories reflètent autant son inconscient que celui de ses patientes,

  • le cadre freudien est un dispositif masculin qui se présente comme universel.

🔹 Janet Beizer – Ventriloquized Bodies (1994)

L'autrice analyse comment :

  • les médecins “font parler” les corps féminins,

  • les femmes deviennent des supports de projection,

  • le discours médical masculin se substitue à la voix des patientes.

Cette chercheuse montre que le cadre théorique est masculin et non identifié comme tel.

🟦 15. La psychologie : une science des femmes d'où les hommes se sont volontairement exclus  

La psychologie est, à l’origine, une science des femmes inventée par des hommes qui se sont paradoxalement exclus eux‑mêmes du champ clinique.

En se construisant presque exclusivement à partir de l’observation de patientes féminines, la discipline a ainsi façonné un savoir qui décrit avant tout l’expérience psychique des femmes, laissant l’homme en marge — comme s’il n’était pas concerné, comme s’il n’avait pas de vie intérieure propre.

Dans ce dispositif, l’homme occupe toujours la même position : celle de l’observateur, du théoricien, de l’analyste. Il regarde, il interprète, il nomme — mais il n’est jamais regardé. Sa propre subjectivité ne devient accessible qu’indirectement, au travers des projections, des fantasmes, des peurs et des interprétations qu’il produit sur les femmes. Autrement dit, l’homme se pense à travers le féminin, faute de pouvoir se penser lui‑même.

Ainsi, la discipline a progressivement installé un angle mort : la subjectivité masculine. L’homme n’est pas pensé pour lui‑même :

  • soit il est réduit à un rôle d’analyste extérieur,

  • soit il n’existe qu’à travers ses projections sur les femmes,

  • soit il est traité comme une simple variation du modèle féminin, jamais comme une expérience psychique spécifique.

La psychologie moderne hérite donc d’un cadre théorique où la vie intérieure masculine n’a pas été conceptualisée. Elle n’a ni les mots pour la décrire, ni les modèles pour l’expliquer, ni les grilles cliniques pour la reconnaître.

Ce n’est pas que l’homme n’a pas de psychisme : c’est que la discipline n’a jamais appris ni à le voir ni à le considérer.

🟦 16. L’absence de l’homme comme sujet psychologique

De nombreux historiens et chercheurs — Showalter (1985), Didi-Huberman (1982), Micale (1995), Ellenberger (1970), Roudinesco (1999), Borch-Jacobsen (2010) — ont montré que la psychologie clinique s’est construite presque exclusivement à partir de cas féminins et d’une lecture sexualisée des troubles. 

Cette anthropologie du féminin, héritée du XIXᵉ siècle, explique en partie l’incapacité persistante de la psychologie moderne à penser la masculinité adulte et les vulnérabilités masculines.  C'est ce que tendent à démontrer un certain nombre d'auteurs.

Nous pourrions ainsi citer :

🔹 David Gilmore — Manhood in the Making (1990)

Anthropologue : montre que les sciences humaines ont très peu étudié la masculinité comme sujet.

🔹 Michael Kimmel — Manhood in America (1996)

Sociologue : montre que la psychologie a longtemps ignoré les hommes comme sujets psychiques.

🔹 R.W. Connell — Masculinities (1995)

Cet auteur, montre que les sciences sociales ont construit des modèles centrés sur les femmes, laissant les hommes comme “catégorie dominante”, jamais comme sujets vulnérables.

Ce champ de recherche est plus récent, malheureusement encore très restreint car de trop rares auteurs s'y aventurent. Les études genrées où l'homme est étudié comme sujet psychologique et non comme construction sociale,  sont hélas très peu nombreuses. 

🟦 17. De l'homme aux rats à l'homme au loup - L'homme toujours hors champs !

La psychologie moderne qui est née au XIXᵉ siècle, se base sur un modèle élaboré par des hommes, mais construit presque exclusivement à partir de cas féminins et d’une lecture sexualisée des troubles. Ce décalage fondateur explique en partie l'incapacité originelle de ce cadre théorique à penser la masculinité adulte et les vulnérabilités masculines.

Tout se passe, comme si l’homme n’avait été que l’observateur d’une discipline qu’il a créée, mais qui s’est ainsi développée comme une anthropologie du féminin — un système où l’homme est soit exclu, soit considéré comme non concerné.

Dans ce cadre théorique "d'homme non concerné" , l'homme se place dans le rôle de l'observateur et de l'anthropologue du féminin puis de l'analyste qui interprète.

Dès lors, la psychologie masculine, apparaît alors, mais en creux, comme une projection des peurs, angoisses et phantasmes masculins sur le miroir du féminin. Analysant, interprétant et sexualisant ainsi à l 'extrême les symptômes observés.   

L’exclusion de l’homme du champ psychologique n’est ainsi ni marginale ni accidentelle : elle est fondamentale, radicale, et constitue l’héritage le plus lourd de la discipline.

À l’image des rares cas masculins analysés par Freud, l’homme apparaît dans l’histoire de la psychologie comme une silhouette clinique qui passe au loin, à peine discernable, reléguée au fond du champ disciplinaire. L’Homme aux rats, l’Homme au loup : deux figures emblématiques, mais qui ne sont que des ombres portées, des présences furtives, des éclats de masculin en filigrane. Jamais au centre, jamais pleinement reconnus comme sujets, ils traversent la scène analytique comme des êtres marginaux, tolérés plutôt qu’accueillis, observés plutôt que pensés.

L’homme est là, pourtant — si présent qu’il rôde, comme une inquiétude ancestrale une forme qui insiste sans jamais trouver sa place. Il hante la discipline plus qu’il ne l’habite : un sujet en marge, toujours hors champ, mais dont la silhouette revient, obstinée, comme un rappel de ce qui n’a jamais été exploré.

🟦 18. La psychologie masculine un reflet dans le "miroir du féminin"

Toujours en retrait, toujours décalé, l’homme n’est pas pensé comme sujet, mais comme pourrait l'exprimer Freud, il est, mais de façon "inconsciente".  L'homme dans la psychologie est en quelque sorte une apparition furtive, un passage, une trace. Il hante la clinique plus qu’il ne l’habite. Il rôde dans les couloirs de la théorie comme une peur primaire, accompagné de rats, une forme insistante un homme au loup que l’on aperçoit du coin de l’œil sans jamais la regarder en face.

Cependant, l’homme est là — si présent qu’il en devient presque inquiétant, comme une forme qui insiste sans jamais se laisser saisir. Il demeure à l’état de silhouette, en marge - un sujet toujours hors champ - fantôme conceptuel qui traverse la discipline sans jamais y trouver sa place.

Et si l’homme n’apparaissait, finalement, que comme un reflet dans le miroir du féminin, miroir patiemment installé par l’analyste lui‑même ?

Ainsi, l’homme n’est donc pas totalement absent de la psychologie : il y est partout, mais sous forme de traces, de projections, de réfractions. Il ne se dit jamais directement ; il se dit en décrivant l’autre. Car en produisant une psychologie centrée sur l’expérience féminine, les cliniciens du XIXᵉ siècle n’ont pas seulement décrit les femmes : ils se sont explorés eux‑mêmes à travers elles.

Sans doute en l'absence d’outils conceptuels, d’autorisation culturelle ou tout simplement de désir — pour interroger leur propre vie intérieure, les hommes du XIXe ont utilisé le féminin comme surface projective, comme écran où venaient ainsi se déposer leurs peurs, leurs fantasmes, leurs conflits et leurs zones d’ombre.

🟦 19. Le masculin en négatif du cadre théorique de la psychologie

Si nous souhaitons aujourd'hui faire émerger de la psychologie — en tant qu’anthropologie du féminin —  l’homme comme sujet, quoique nous fassions, nous ne pouvons par l’observer directement.

Nous ne pouvons le faire apparaître qu'en négatif, à partir de l’analyse clinique des femmes.

Car l’homme, dans l’histoire de la discipline, n’a jamais été donné en pleine lumière. Il n’a pas été décrit, ni interrogé, ni conceptualisé pour lui‑même. Il n’a laissé que des traces, des ombres, des reflets. Et c’est précisément dans ces reflets — dans ce que les cliniciens masculins projetaient sur les femmes — que se dessine en creux la figure masculine.

Ainsi, pour penser l’homme, il ne s’agit pas de changer d’objet, mais de changer de regard : de lire le féminin comme un support d’inscription, et le masculin comme l’image latente, celle qui n’apparaît qu’au développement, celle qui se révèle dans le négatif.

L’homme y est ainsi inscrit en négatif d'un cadre théorique comme pris sur une plaque photographique : non pas visible en pleine lumière, mais révélé par contraste, par inversion, par le jeu des ombres que produit le cadre théorique lui‑même.

Dans la psychologie telle qu’elle s’est constituée, le féminin occupe le devant de la scène : il est l’objet, le modèle, la matière première de l’analyse. Le masculin, lui, n’apparaît qu’en creux. Il n’est pas décrit : il est déduit. Il n’est pas observé : il est révélé par inversion. Il n’est pas théorisé : il est la trace latente, l’image qui n’existe qu’en négatif de l’analyse des femmes.

Comme dans une chambre noire, le masculin n’est perceptible qu’au moment où l’on retourne la plaque : ce qui était lumière devient ombre, ce qui était ombre devient lumière. Le féminin, saturé de présence clinique, devient alors le support qui permet de faire apparaître l’homme — non pas comme sujet étudié, mais comme empreinte, contre‑forme, silhouette révélée par contraste.

Ainsi, le masculin n’est pas absent de la psychologie contemporaine : il est inscrit dans son négatif, dans ce que la discipline ne dit pas, dans ce qu’elle projette, dans ce qu’elle laisse deviner sans jamais le nommer.

🟦 19. La psychologie comme un miroir masculin tendu aux femmes   

Les fondateurs de la discipline tout en produisant une psychologie centrée sur l’expérience féminine décrivent aussi la manière dont les hommes du XIXᵉ siècle ont observés les femmes mais également se sont pour partie explorés eux‑mêmes à travers les femmes qu’ils observaient.

Nous pouvons ainsi supposer que si le cadre théorique est ainsi systématisé au féminin et volontairement non identifié en se voulant neutre, cela n'est pas dû au hasard mais qu'il s'agit bien de l'expression de la volonté des hommes d'observer et d'analyser les femmes, comme source d'inquiétude et d'intêret. 

L’homme n’est donc pas absent de la psychologie : il y est présent, mais en creux, sous forme de projections. Il ne se décrit pas directement ; il se décrit en décrivant l’autre.

Ainsi, la clinique masculine du XIXᵉ siècle fonctionne comme un dispositif paradoxal :

  • l’homme observe,

  • mais c’est lui aussi qui s'y dévoile,

  • sans jamais être nommé comme sujet.

Ce n’est pas seulement que la psychologie ne pense pas l’homme : c’est que l’homme analyste se pense à travers la femme.

Dans cette configuration, la vie intérieure masculine apparaît comme un continent interdit, contourné, refoulé. Tout se passe comme si l’homme analyse mais ne s’autorise pas à dire “je”, alors il dit “elle” — et c’est dans ce “elle” que son inconscient affleure et s'inscrit comme filtre.

L'homme a ainsi construit un miroir qu'il propose aux femmes, un cadre masculin à l 'expression féminine. La psychologie est ainsi le filtre du masculin au travers duquel, les femmes peuvent se regarder et s'étudier, il est donc logique que ce dispositif attire massivement les femmes — à la fois comme utilisatrices et comme professionnelles.

En effet, la psychologie est une discipline où l'on y parle la langue des femmes, qui reflète ainsi leur expérience, et qui a été façonnée autour de leurs modes d’expression

Cependant, si la psychologie est ainsi une science du féminin, une anthropologie du féminin comme le souligne différents auteurs, il y a alors urgence à développer une science du masculin c'est a dire une psychologie masculine, où l'homme ne serait plus "hors champ" ou en creux, en négatif iy en filigrane, mais comme un sujet psychologique, et objet central de recherche .

🟦 Conclusion

La psychologie repose sur une observation du féminin, où le mâle humain, est absent de l'analyse et de l'expérience, il est en quelque sorte hors champ. Ainsi, les fondateurs de la discipline observent exclusivement des femmes; et les continuateurs tendent toujours à présupposer qu'il y a une indistinction de genre, et que mâle et femelle, en l'espèce sont équivalents. Ainsi, le cadre reste structurant mais non signifié, l'analyste est homme et l'observé femme.   

Pourtant, cet édifice que l’on croyait universel commence à se fissurer, l’hyper‑sexualisation des symptômes et leur sur-interprétation freudienne tend doucement à s'effacer notamment sous l impulsion des neurosciences, de la neuro‑imagerie et de l’étude du comportement animal.

Ainsi, la psycho‑traumatologie et les sciences du développement montrent chaque jour davantage que la prétendue neutralité d'analyse de la psychologie n’était qu’un mythe.

De nombreux auteurs ont par ailleurs confronté au tabou et révélé que la psychologie reposait sur un savoir construit sur un modèle unique — féminin — présenté comme universel.

Désormais dans de nombreux domaines une réalité clinique genrée émerge, et ce que l’on appelait “psychologie” apparaît de plus en plus clairement comme une anthropologie du féminin, généralisée à tort,

La psychologie clinique est donc un modèle féminin appliqué à tous, où l'homme comme sujet psychologique est absent, où en creux et seulement visible dans la posture de l'analyste, c'est a dire, dans la perception masculine du féminin.

La psychologie est ainsi devenue, au fil de son histoire, une science des femmes pour les femmes, créée par des hommes qui se sont eux‑mêmes exclus du champ clinique. En quelque sorte, la psychologie est un récit masculin sur les femmes, une andro-analyse gyno-centrée.

Cette exclusion des hommes a été souligné par de trop rares auteurs. Car il est encore difficile de prétendre  que la psychologie parle essentiellement des femmes et ne parle quasiment jamais des hommes spécifiquement en tant que sujet psychologique.

La masculinité, est abordée mais dans la majorité des études, il s'agit du masculin comme normes sociales et il y aurait d'ailleurs également beaucoup à dire sur la manière dont cela ce thème est traité. 

Encore aujourd'hui la psychologie se présente comme neutre, universelle et indifférenciée alors qu'elle est exclusivement féminine, incapable même de penser le masculin.

Est-ce pourquoi, si peu d'hommes se sentent concernés par la psychologie ? Oui, bien évidemment !

Et lorsque l’on pose la question — parfaitement légitime — de savoir pourquoi il n’existe pas, dans le monde entier, une seule chaire universitaire de psychologie masculine, comme le souligne si justement Robert E. Whitley, on reçoit souvent cette réponse : “Oui, mais il n’existe pas non plus de chaire de psychologie féminine.” À cela, il est pourtant facile de répondre : cette chaire existe depuis plus d’un siècle — elle s’appelle tout simplement la psychologie.

Dr Grijalvo