A la lumière des recherches récentes consacrées au système entérique — souvent qualifié de « cerveau intestinal » — nous avons montré dans un précédent article que la définition du cerveau ne peut plus se limiter à une approche anatomique exclusivement centrée sur la présence d'une masse cérébrale intra-crânienne.
Cette perspective nous a conduits à tenter de préciser ce qu’est un cerveau, et ce qui n’en relève pas.
Nous avons ainsi pu identifier trois critères indispensables pour qu’un système puisse être qualifié de cerveau, il doit selon, une perspective cognitiviste posséder une capacité élargie : d'Autonomie - de Décision et de Conscience (c’est‑à‑dire participation à une cohérence du Moi).
Par ailleurs, un système qui ne présenterait que deux critères tels que — autonomie et capacité décisionnelle — devait alors être considéré comme un "centre de décision". Nous avons ainsi pu distinguer la notion de "cerveau" de celle de "centre de décision".
Dans cet article, nous prolongeons notre réflexion ancrée dans les sciences cognitives afin d’examiner l’impact potentiel de nos outils conceptuels, tant sur les différents champs disciplinaires que sur nos cadres théoriques et nos pratiques professionnelles en psychologie.
Nous aborderons notamment des notions fondamentales comme celles de "cognition incarnée" , "d'intelligence distribuée" mais également de "conscience distribuée".
🟦 Introduction : Pourquoi repenser ce qu'est un cerveau ?
À mesure que les neurosciences progressent, leurs résultats se diffusent bien au‑delà de la seule psychologie cognitive ou de la neuropsychologie.
Elles irriguent désormais des champs disciplinaires variés — de la neurogastroentérologie à la neuroendocrinologie en passant par la psychoneuroimmunologie — chacun apportant un élément supplémentaire à la compréhension du fonctionnement humain.
Cette expansion est rendue possible par l’usage d’outils et de méthodes d’investigation de plus en plus spécifiques et puissants :
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neuroimagerie fonctionnelle (IRMf, TEP, EEG haute densité),
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cartographie connectomique,
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enregistrements électrophysiologiques,
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analyses du microbiote et de ses interactions neuro‑immunes,
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modélisation computationnelle,
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approches multi‑omiques (génomique, protéomique, métabolomique),
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neurogastroentérologie clinique (manométrie, tests de motricité, biopsies fonctionnelles).
Ces outils permettent d’observer des phénomènes autrefois invisibles : communications bidirectionnelles entre cerveau et intestin, influence du système immunitaire sur les émotions, rôle du microbiote dans la prise de décision, ou encore plasticité des réseaux neuronaux au‑delà du cortex- néo-cortex.
Ainsi, en nous éloignant d’une vision strictement anatomique du cerveau limité à la "boîte crânienne" et à la masse cérébrale, les neurosciences contemporaines en identifiant l’existence "d'autres cerveaux" et centres de décision répartis dans tout le corps nous invitent à repenser ce qu’est un cerveau et ce qui ne l'est pas — mais également et plus largement réinterrogent les concepts de conscience.
🟦 Le cerveau comme composant d'une intelligence corporelle distribuée
🔷1. Le mythe du cerveau isolé et du "pur esprit"
Nous avons longtemps imaginé le cerveau comme un organe autosuffisant, capable de penser, décider et ressentir indépendamment du corps. Cette vision vient de plusieurs héritages :
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le dualisme cartésien, qui sépare l’esprit et le corps ;
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la tradition rationaliste, qui valorise la pensée pure ;
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la métaphore informatique, qui réduit le cerveau à un processeur et à un centre de décision
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la culture populaire, qui fantasme un cerveau flottant dans un bocal, capable de fonctionner seul.
Dans cette perspective, le cerveau serait un « pur esprit », un centre de contrôle abstrait, détaché de la chair, des organes, des hormones, du système immunitaire.
Cette fiction d’un esprit détaché de la chair — d’un cerveau qui pourrait exister sans corps — n’est pas seulement scientifiquement fausse : elle est devenue culturellement dangereuse.
En effet, cette fiction métaphysique "du cerveau isolé" continue d'alimenter des imaginaires où le corps est perçu comme un obstacle, une enveloppe périssable, un résidu biologique dont il faudrait s’affranchir.
Dans certains milieux technologiques, notamment dans la Silicon Valley, se développe ainsi une vision de la chair comme « périphérique », secondaire, presque honteuse : un support qui vieillit, s’abîme, pourrit, et qu’il faudrait dépasser grâce à la technologie, l’augmentation ou la virtualisation.
Cette dévalorisation du corps dans l'imaginaire techno-scientifqiue s’accompagne également d’un retour de pratiques populaires qui tentent de l’abîmer : transformations corporelles extrêmes, rites de marquage, expérimentations identitaires où le corps devient alors un terrain de négociation, parfois de violence.
Dans ces visions, le corps n’est plus un partenaire de la pensée, mais un fardeau à corriger, à discipliner ou à dépasser.
🔷2. Corps et cerveau : une seule intelligence
Les neurosciences contemporaines montrent exactement l’inverse de la négation du corps c'est à dire que le cerveau :
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ne peut pas fonctionner sans le corps,
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n’existe pas en dehors de ses boucles corporelles,
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n’est pas autonome,
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n’est pas autosuffisant,
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n’est pas un pur esprit.
Le cerveau n’est pas un organe isolé, souverain, trônant au sommet comme un chef d’orchestre. C’est un organe profondément relationnel, entièrement dépendant des signaux qui lui parviennent du reste du corps.
Il reçoit en permanence des informations viscérales, hormonales, immunitaires, métaboliques et sensorielles, issues de multiples systèmes — entérique, immunitaire, endocrinien, cardio‑respiratoire — avec lesquels il forme des boucles d’échanges complexes.
Ces signaux ne sont pas accessoires : ils modulent l’humeur, orientent l’attention, influencent les décisions, colorent les émotions et participent à la construction du Moi.
Le cerveau ne “commande” pas le corps ; il dialogue avec lui.
Il ajuste ses réponses en fonction de l’état interne, des variations hormonales, des messages immunitaires, des rythmes viscéraux, des tensions musculaires, des signaux du microbiote. Sans ces flux continus, il ne pourrait ni percevoir, ni décider, ni ressentir, ni même maintenir une conscience stable.
Autrement dit, le cerveau ne pense pas sur le corps : il pense avec le corps. Il n’est pas un centre de contrôle autonome, mais un nœud dans un réseau vivant où chaque système contribue à la cognition.
Le corps n’est pas un simple support biologique : il est une partie active de la pensée, un partenaire indispensable dans la production de l’expérience subjective. La pensée irrigue tout le corps, ainsi nous pensons bien au delà de la tête mais avec tout le corps ainsi le "moi" n'est pas que dans la tête.
Donnant ainsi un nouvel éclairage aux concepts bien connus de "l'extended mind", qui défend une vision extensive des processus mentaux, car en effet, la frontière entre [ dans la tête ] et [ (hors de la tête) et (dans le corps)] est extrêmement poreuse , ce qui compte, est avant tout la fonction cognitive, et non l’emplacement.
🔷3. Corps-Cerveau une cognition incarnée
Les avancées des neurosciences — qui décrivent toutes un cerveau relationnel, incarné, profondément interdépendant des autres systèmes du corps — entrent en contradiction directe avec certains discours techno‑scientistes qui, paradoxalement, se réclament des sciences cognitives.
Alors que les neurosciences montrent un cerveau traversé par des signaux provenant d'autres centres de décisions répartis dans le corps, ces courants techno-scientifiques continuent de défendre une vision désincarnée de l’esprit : un cerveau autonome, abstrait, se voulant à terme détaché de la chair.
Cependant, le rejet techno-scientiste" de l’incarnation de l’esprit et de la vision d’un corps‑cerveau — qui serait le prolongement logique du “cerveau intestinal” qui se révèle aujourd’hui — conduit à un mépris de la chair et, plus largement, à une tentation nihiliste.
Ainsi, d’un côté, la recherche contemporaine révèle une cognition incarnée, enracinée dans les rythmes du corps, dans les boucles neuro‑immuno‑entériques, dans les états internes qui façonnent nos émotions, nos décisions et notre identité.
De l’autre, certains techno‑scientistes perpétuent l’idée d’un esprit pur, optimisable, transférable, comme si la pensée pouvait être extraite du vivant et fonctionner indépendamment de la matière organique qui la rend possible.
Cette tension n’est pas seulement théorique : elle engage notre rapport au corps, à la vulnérabilité, à la finitude et à l’identité. Là où les neurosciences montrent que le cerveau n’existe qu’en relation avec le corps, certains discours technologiques continuent de rêver d’un esprit sans chair — une fiction qui nie la réalité biologique de l’humain.
En effet, il n’y a pas de pensée sans corps. Il n’y a pas d’émotion sans viscéralité. Il n’y a pas de décision sans signaux internes. Il n’y a pas de Moi sans incarnation.
Le corps n’est pas un simple support biologique : il est la condition même de notre vie psychique. C’est en lui que naissent les émotions, que se régulent les états internes, que se construisent les équilibres affectifs.
En conséquence, le corps est le premier lieu de la santé mentale — non pas un "décor" autour du cerveau, mais son partenaire indispensable, son milieu, son ancrage et parfois même son origine.
🔷4. Une cognition distribuée
Les neurosciences nous ont appris que le corps humain ne pense pas uniquement avec son cortex. Il fonctionne comme un système décentralisé, composé de plusieurs centres capables de traiter l’information, de décider, d’influencer nos émotions et, par des boucles d’appropriation et d’incorporation, de participer à la construction de notre identité.
Nous pouvons par exemple déterminer dans un schéma général et globalement admis que : le cortex assure la décision consciente, l’analyse et l’intégration narrative - Le système Limbique gère les réponses émotionnelles rapides et la détection du danger - le système entérique traite des informations autonomes, et par conséquent influence l’humeur et produit une mémoire viscérale.
Par ailleurs, d’autres systèmes décisionnels, interviennent dans la régulation de nos comportements et de nos états internes.
Le tronc cérébral, par exemple, prend en charge de nombreuses décisions et exécutions automatiques.
Le système immunitaire est lui aussi reconnu depuis longtemps comme un véritable centre de décision : il détecte, catégorise et répond à une multitude de signaux internes et externes.
Plus récemment encore, on s’intéresse à ce que certains appellent l’« axe microbiote‑cerveau », dont les interactions neuro‑immunes influencent, modulent — et parfois déterminent — nos comportements et nos états physiologiques.
Ces systèmes ne fonctionnent pas de manière isolée : ils sont reliés par des réseaux de communication bidirectionnels — nerveux, hormonaux, immunitaires — au sein desquels chaque « centre de décision » contribue, à sa manière, à la perception et à l’action.
De cette coopération émerge une forme d’« intelligence distribuée » qui participe ainsi à la construction du sentiment d’être soi.
Cette intelligence désormais considérée comme répartie dans tout le corps — cette pensée qui circule au‑delà de la tête et d'une masse cérébrale clairement identifiée, mais qui se prolonge dans des systèmes de décisions qui par endroits fonctionnent localement et littéralement comme des cerveaux — nous oblige à réinterroger la notion même de « cerveau ».
🟦Qu'est ce qu'un cerveau?
Plus nous avançons dans l'exploration neuro-scientifique du corps humain, plus nous découvrons que l'humain ne "pense" pas uniquement avec son cortex, mais "avec" plusieurs systèmes capables de traiter l’information, de décider, d’influencer nos émotions et ainsi par des boucles d'appropriation/ incorporation de participer à notre identité.
Ainsi, les neurones — base organique de toute activité cérébrale — ne sont plus considérés comme uniquement confinés à la boîte crânienne. On en trouve dans la moelle épinière, dans le système nerveux entérique, dans les ganglions périphériques, au sein des plexus nerveux, dans les nerfs autonomes et même dans le cœur.
Cette distribution élargie des neurones montre que plusieurs régions du corps participent à la régulation du vécu, à la mémoire corporelle et à la production de continuités internes. Elle ouvre la possibilité de considérer que certains de ces systèmes ne se contentent pas de transmettre ou d’exécuter des signaux, mais qu’ils peuvent générer des proto‑récits — des formes élémentaires de mise en continuité de l’expérience — constituant ainsi des niveaux minimaux de conscience narrative. »
C'est cette complexité systémique qui nous a conduits à rechercher des critères précis permettant de tenter de distinguer ce qu’est un cerveau de ce qui ne l’est pas.
🔷1. Critères A-D-C - Autonomie - Décision - Conscience
Pour être qualifié de cerveau, un système doit disposer d’une véritable autonomie, d’un champ d’action propre dans lequel il exerce une capacité décisionnelle complète, mais aussi d’une forme de conscience — c’est‑à‑dire une participation au Moi.
Pour être qualifié de cerveau, un système doit disposer de trois propriétés :
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Autonomie : un champ d’action propre.
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Décision : une capacité décisionnelle complète dans le champ d'action
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Conscience : une participation au Moi, c’est‑à‑dire la capacité d’intégrer l’expérience dans un récit.
Cette participation implique une capacité supplémentaire et singulière qui est celle d’intégrer l’expérience dans un récit narratif.
Selon ces critères et en l'état actuel de nos connaissances nous disposons de trois cerveaux :
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le système cortex‑néocortex,
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le système limbique,
-
le système entérique.
Un système qui ne remplirait que les deux premiers critères [A-C] - Autonomie et Décision est considéré comme un centre de décision.
🔷2. La conscience comme critère du "cerveau"
La qualification de « cerveau », par contraste avec un centre de décision, suppose une capacité supplémentaire et décisive qui est celle d'intégrer l’expérience dans un récit, c’est‑à‑dire qui consiste à convertir des données en éléments d’une histoire personnelle.
Un cerveau ne se contente pas de traiter l’information : il la transforme en histoire vécue.
Cela suppose la faculté de :
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organiser les expériences,
-
sélectionner ce qui fait sens,
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relier les événements entre eux,
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les inscrire dans une continuité temporelle,
-
et construire ainsi un récit cohérent : le Moi.
C’est cette capacité à intégrer chaque décision et chaque expérience dans une histoire personnelle — à les transformer en éléments d’un récit continu — qui contribue à une identité vécue.
Et c’est précisément ce processus d’appropriation subjective, cette différence entre traiter l’information et se l’approprier pour soi, qui distingue fondamentalement la notion de "cerveau" de celle de "centre de décision".
Autrement dit, la conscience n’est pas seulement un traitement de données : c’est une appropriation de ces données, une manière de les inscrire dans la réalité subjective, narrative et identitaire de l’individu
C’est cette faculté de convertir l’expérience immédiate en mémoire subjective, de l’inscrire dans une continuité autobiographique et de l’intégrer à une identité narrative, qui définit la conscience.
🔷3. La conscience comme phénomène du vivant
La conscience, entendue comme la capacité à convertir l’expérience en mémoire subjective et en continuité identitaire, est un phénomène strictement du vivant.
La conscience ne peut être ni artificielle ni désincarnée : elle est un phénomène, enraciné dans la chair, dans les états internes et dans la vulnérabilité corporelle.
À ce jour, la capacité à transformer l’expérience en mémoire subjective — ce que nous appelons conscience — n’a été observée que dans le vivant.
En effet, cette conscience repose sur des boucles corporelles, émotionnelles, viscérales et immunitaires, des états corporels, des émotions incarnées, une mémoire autobiographique, une continuité vécue, une subjectivité située dans un corps que les systèmes artificiels ne possèdent pas.
Sans le sentiment, le désir de reproduction, sans faim, sans viscères, sans douleur, sans mort possible, sans vieillissement, sans vulnérabilité corporelle, sans ces dimensions incarnées, il n’existe aucune base biologique pour une conscience narrative permettant d'écrire une subjectivité.
🔷4. La conscience un phénomène du vivant mais pas seulement humain
La conscience désigne la capacité d’organiser l’expérience dans une temporalité incarnée.
Cette mise en récit peut cependant demeurer minimale, il s'agirait alors d'une structuration non langagière entendue comme non symbolique qui en s’appuyant sur des empreintes du vécu serait à même de relier les événements dans le temps. Dès lors, qu’un système de décision parvient à établir cette continuité, il manifeste une forme de conscience.
En effet, cette capacité de conservation des traces des expériences et leur "mise en récit" dans le temps donne à toute forme de système de décision, avec ou sans masse cérébrale, une conscience "élémentaire" de lui‑même, fondée sur la mémoire corporelle de son vécu.
Chez l’humain, cette dynamique peut ensuite se déployer en un "récit de soi" plus élaboré, structuré symboliquement par exemple sous la forme du langage humain.
Cependant, avec ou sans langage quelle que soit sa modalité, [minimale non- langagière] ou [symbolique et linguistique] il s’agit toujours d’une expression de la conscience.
Ainsi, confondre narration et langage reviendrait à exclure d’emblée toute forme de conscience non verbale, alors même que certaines espèces manifestent des formes de mémoire autobiographique, d’anticipation ou de reconnaissance de soi qui suggèrent une proto‑narration incarnée.
🔷5. Une conscience "narrative" mais pas seulement langagière
Comme le montrent les neurosciences, la capacité de transformer l’expérience en une continuité vécue n’est pas propre à l'espèce humaine et se manifeste chez de nombreuses autres espèces.
Cependant, cette forme minimale de conscience "non symbolique" apparaît également au sein du corps humain, dans le fonctionnement de plusieurs centres de décision internes qui possèdent une conscience fonctionnelle.
Ces centres décisions que nous pouvons ainsi qualifiés de « cerveaux » car ils disposent d'une conscience, bien que ne reposant pas forcement sur une masse cérébrale au sens strict, contribuent néanmoins à l’intégration du vécu et à la construction d’une continuité subjective.
Ainsi, la conscience — entendue comme capacité à intégrer l’expérience — n’est donc pas l’apanage du seul cortex, les systèmes limbique, entérique participent également à une construction narrative de soi.
En effet, chacun de ces "cerveaux internes" produit une intégration minimale du vécu. Ils filtrent des signaux, conservent des traces corporelles des décisions et des expériences, et organisent ces informations dans une temporalité orientée qui permet l’anticipation. À partir de cette mémoire incarnée, chaque système élabore une organisation temporelle du vécu propre à son champ de décision.
Ainsi, la structuration des micro‑décisions et des expériences, dont chaque cerveau interne garde une empreinte, génère une première continuité et produit, dans son champ respectif, une cohérence élémentaire du « soi », c'est a dire une mise en récit de son action.
Cette capacité à organiser l’expérience dans le temps, à articuler un avant, un maintenant et un après, permettant ainsi de replacer chaque événement dans une trame continue, définit la conscience.
En situant chaque expérience dans une continuité, les différents cerveaux internes génèrent un récit minimal du vécu qui servira de fondation à un récit de soi plus complexe, notamment rendu possible par les capacités symboliques et spécifiques propres au cortex-humain.
C’est cette organisation temporelle et incarnée — cette manière de faire tenir ensemble différentes événements et expériences — qui définit la conscience. Elle peut, se présenter comme un récit minimal du vécu ou s’élever jusqu’à un récit de soi symboliquement structuré. Mais quelque soit son niveau de structuration de son "langage" elle demeure l’expression d’une conscience vivante.
🔷6. L'émergence d'une conscience distribuée
La structuration des événements relatifs à "soi", qui fonde la conscience, n’implique pas nécessairement un récit symbolique inscrit dans un système linguistique. La conscience ne se réduit donc pas à une élaboration centralisée et verbalisée dans le cortex.
Différentes informations fonctionnelles et physiologiques circulent entre chaque système décisionnel qui émettent et interprètent différents signaux :
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chimiques (hormones, neurotransmetteurs)
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électriques
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immunitaires
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mécaniques
Ces communications contextuelles — sans intention symbolique — ces langages cellulaires et ces codes physiologiques mémorisés comme des expériences, traces corporelles du passé, lorsqu'ils sont organisés dans le temps au sein de différentes zones de l’organisme, permettent d’anticiper des états futurs et contribuent ainsi au maintien d’une continuité vécue.
Cette continuité subjective et cette mise en récit des expériences, construites à partir des réseaux sensoriels et des agrégations de centres décisionnels reflétant les différents états internes, ces consciences minimales élaborées par différentes zones que l'on peut ainsi qualifier de cerveau, ces narrations élémentaires qui émergent alors d’un réseau vivant, dans une dynamique distribuée, vont ainsi générer une cohérence incarnée, un récit du Moi, qui servira de base à une forme ultérieure de structuration du vécu.
Ainsi, les différents centres de décision internes qui contribuent chacun à filtrer, intégrer et incorporer les informations vont transmettre ces différents états à des “cerveaux internes” qui produisent des micro‑narrations minimales, ces formes élémentaires et hétérogènes de conscience du moi vont ainsi s’agrèger en une continuité vécue qui devient un "Moi minimal, et chez l’humain, ce Moi minimal peut se verbaliser.
🔷7. La conscience distribuée - un changement de paradigme
Pendant longtemps, nous avons imaginé la conscience comme un phénomène centralisé, localisé dans la tête, dans la masse cérébrale. Mais les neurosciences contemporaines tendent à nous montrer autre chose :
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le cerveau n’est pas un centre souverain,
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il est un nœud dans un réseau,
-
un organe relationnel,
-
dépendant des différents signaux viscéraux, immunitaires, endocriniens, entériques, musculaires.
Autrement dit la cognition est distribuée dans le corps. Le corps n’est donc pas un support du cerveau : il est une partie active de la pensée et de la conscience de soi.
Ainsi, la conscience qui caractérise le cerveau n’est pas limitée au seul cortex. Les systèmes limbique, entérique et d’autres centres de décision internes participent eux aussi à cette dynamique d’une conscience distribuée. Chacun produit une formulation minimale du vécu à partir de ses opérations propres de filtration, d’intégration et d’incorporation des états internes.
En se combinant, ces contributions hétérogènes donnent naissance à une forme d'émergence du Moi, qui servira ensuite de base à sa structuration et à sa mise en récit.
Un cerveau { système ADC ] apparaît ainsi comme un nœud neuronal particulier d’un corps cognitif, intégrant les contributions de différentes zones pour générer une conscience narrative minimale. Il en résulte des micro‑narrations, formes élémentaires de conscience de soi, issues d’un organisme conçu comme un réseau de consciences corporelles distribuées.
Le cortex, en opérant une mise en récit globale du vécu à l’aide de symboles abstraits et de structures syntaxiques propres au système sémiotique humain, permet l’émergence de la pensée conceptuelle. Cette organisation linguistique rend alors possible le partage intersubjectif, la récursivité, la réflexivité et la décontextualisation — autant de propriétés caractéristiques du langage humain.
Ainsi, la spécificité humaine ne réside pas dans la conscience elle‑même, mais dans la manière dont notre espèce la structure : dans cette capacité singulière à transformer le vécu en récit symbolique, notamment grâce au langage.
🔷7. Conscience narrative et méta-narrative
Si la conscience narrative — entendue comme la capacité à organiser l’expérience en une continuité vécue — est produite par différentes zones distribuées dans le corps, telles que les systèmes limbique ou entérique, qui génèrent des proto‑récits, alors la conscience ne peut être directement assimilée au langage.
En effet, différents systèmes corporels, chez l’humain comme chez d’autres espèces animales, élaborent une conscience narrative minimale. Il convient dès lors de distinguer cette conscience narrative minimale de la conscience symbolique proprement humaine, notamment élaborée par le cortex et plus particulièrement au travers du langage.
La conscience corticalisée et "spécifiquement humaine" peut être alors définie comme une conscience méta‑narrative qui a la faculté de symboliser les différents récits corporels, de les interpréter et de les intégrer dans une histoire de soi qui est symboliquement structurée notamment sous forme de langage.
La mise en récit globale du vécu peut ainsi prendre la forme d’une structuration non symbolique (pré‑linguistique) ou symbolique ( linguistique) propre au langage humain.
En effet, les neurosciences, en particulier à travers l’étude des modèles animaux, rappellent toujours une distinction essentielle que certaines théories tendent à oublier qui est la différence entre la narration symbolique, spécifiquement humaine et dépendante du cortex associatif et du langage, et la narration non symbolique.
Cette dernière, observable chez les animaux et chez l’enfant avant le langage, se manifeste sous forme d’images mentales, de scénarios sensorimoteurs, de séquences émotionnelles, de schémas d’action ou de rythmes corporels., c'est en quelque sorte le scénario du film.
Ainsi, la conscience sous sa forme narrative globale peut être écrite sous une forme pré-linguistique ou linguistique propre au langage humain, en cela la conscience humaine serait la capacité spécifique de produire un récit du récit, elle peut ainsi symboliser, commenter, réinterpréter, corriger et fictionnaliser son propre récit, d'où l 'expression d'une conscience meta-narrative.
🔷7. Que devient l'inconscient dans ce modèle ?
Dans cette perspective du modèle de conscience distribuée, concerne la définition de l’inconscient. Celui‑ci pourrait alors être compris comme tout ce qui, dans les récits corporels, échappe à la formulation linguistique : un Moi non symbolisé, issu des strates élémentaires de la conscience incarnée.
Il pourrait ainsi regrouper les proto‑récits émotionnels, viscéraux ou sensorimoteurs restés à l’état pré‑linguistique, les images et perceptions non traduites en langage symbolique, ainsi que l’ensemble des dynamiques corporelles qui n’ont pas été intégrées dans la narration corticale.
En cela, il ne s'agit pas d'un “inconscient refoulé” au sens freudien, mais d'un inconscient non symbolisé, un ensemble de strates narratives élémentaires qui continuent d’agir.
L’inconscient pourrait ainsi correspondre à tout ce qui, dans ces récits corporels, échappe à la formulation linguistique : un Moi non symbolisé, issu des strates élémentaires de la conscience incarnée. et restés hors langage.
La pratique analytique peut alors être comprise, comme un travail de symbolisation consistant à faire émerger, dans le langage, ces formes de vécu restées hors langage, ces proto‑récits émotionnels, viscéraux ou sensorimoteurs demeurés à l'état pré‑linguistiques, les images et perceptions non traduites en mots, ainsi que les fragments d’expérience qui n’ont pas été intégrés dans la narration symbolique.
Il s'agirait en conséquence de revisiter les concepts freudien pour se rapprocher des conceptions de Merleau-Ponty qui parle d’un inconscient corporel, d'un “fond” pré‑personnel de sens, qui n’est pas seulement refoulé mais aussi et surtout non thématisé.
🟦 Conclusion
La conscience n’est pas un miroir qui refléterait fidèlement un Moi préexistant. Elle fonctionne plutôt comme un intégrateur narratif, un dispositif qui sélectionne, organise et met en cohérence des éléments disparates — sensations corporelles, émotions, souvenirs, attentes, signaux sociaux — pour produire l’impression d’un sujet unifié.
Les neurosciences montrent que ce travail d’intégration est continu, délocalisé, partiel et toujours en retard sur les processus qui le précèdent. La conscience ne crée pas l’action, elle en fabrique le récit. Elle ne découvre pas une identité , elle en assemble des fragments hétérogènes.
Ce que nous appelons « Moi » est ainsi le résultat de différentes opérations narratives qui relient des états multiples en une histoire cohérente, suffisamment stable pour guider l’action, mais suffisamment flexible pour s’adapter aux contextes.
Cette fonction narrative explique pourquoi le Moi peut sembler stable alors que le cerveau, lui, est en perpétuelle transformation.
La conscience produit une continuité subjective, non pas en conservant une essence, mais en reliant des épisodes, en réinterprétant le passé, en sélectionnant ce qui fait sens dans le présent. Elle fabrique une ainsi une unité à partir d’un flux.
Ainsi, le Moi n’est pas une substance, mais une construction narrative dynamique, façonnée par les perceptions corporelles, les émotions, les sensations, les états physiologiques. La conscience n’est pas le siège du Moi , elle en est le scénariste, parfois le commentateur, souvent le monteur, jamais le propriétaire.
La construction du Moi est alors considérée comme un processus narratif par lequel nous transformons nos expériences en éléments d’une histoire personnelle, le scenario du film.
Ce point particulier du processus de construction du Moi, et d'intégration de l'experience dans le processus identitaire, est sans doute un point essentiel soulevé par ce modèle. En effet, cette intégration n’est jamais automatique : elle suppose un travail d’incorporation au cours duquel certaines expériences sont retenues, d’autres écartées, et d’autres encore réinterprétées afin de pouvoir s’inscrire dans une continuité subjective.
Cela réinterroge la question fondamentale de ce qui devient “moi” et demeure “non‑moi”, notamment au niveau de la construction identitaire minimale et de sa diffusion au sein du réseau cognitif corporel et des biais et erreurs qui peuvent y être à l'oeuvre.
Ainsi, nous pouvons d'ores et déjà constater que les nouvelles approches des neuro-sciences réinterrogent aujourd’hui en profondeur les concepts classiques et notamment ceux de la philosophie de la conscience — qu’elle soit dite “réflexive” (Descartes, Husserl, Sartre, Ricoeur), “narrative” (Ricoeur, Dennett), “symbolique” (Cassirer, Deacon), “méta‑représentationnelle” (Thompson, Dehaene, Frith) ou encore “autobiographique” (Damasio).
Dans cette perspective, la conscience apparaît moins comme une entité unifiée que comme un ensemble de processus essentiellement narratifs ou proto‑narratifs, produits par des systèmes corporels distribués.
Ces proto‑récits peuvent ensuite être agrégés et corticalisés pour devenir des formes narratives ou méta‑narratives plus élaborées.
La conscience sous sa forme narrative globale générée par agrégation par l'ensemble du corps peut être ordonnée et mise en récit sous une forme pré-linguistique comme dans les modèles animaux, ou chez l'enfant ou bien structurée et symbolisée sous la forme linguistique spécifique au langage humain. En cela la conscience humaine serait alors cette capacité spécifique de produire un récit sur le récit pré-linguistique.
La conscience humaine est en effet capable de symboliser, commenter, réinterpréter, corriger et fictionnaliser son propre récit, d'où l 'expression d'une conscience meta-narrative.
Autant de questions que nous tenterons d’examiner, ultérieurement car toute progression dans la recherche conceptuelle implique une réorganisation de l’ensemble du cadre théorique.
En effet, plus la pensée se précise, plus elle révèle ses propres zones d’ombre, chaque avancée soulevant davantage de questions qu’elle n’en clôt.
Ainsi, l’exploration de ce qu'est le cerveau nous a conduit à ce modèle de "conscience distribuée" qui dès lors nous oblige à repenser nos catégories, à déplacer nos repères et à accepter que la clarification conceptuelle ouvre toujours de nouveaux horizons problématiques.
Dr Grijalvo