- Article Avancé - Neurosciences
Imaginez un cerveau flottant dans un bocal, pensant seul – une fiction cartésienne qui persiste dans certains imaginaires techno-scientifiques. Et si cette vision était non seulement scientifiquement fragile, mais philosophiquement limitante ?
Introduction :
Les neurosciences contemporaines (recherches avancées sur l'axe intestin-cerveau, influences immunitaires,..) nous poussent à délaisser la vision d'un cerveau central et à explorer l'inverse, c'est-à-dire un cerveau relationnel, dépendant de boucles corporelles diffuses et de centres de décisions distribués, pouvant parfois prendre le contrôle sur "l'unité centrale"
Et plus nous avançons, plus l'incertitude gagne, cependant ces découvertes ouvrent des hypothèses sur la cognition incarnée, l'intelligence distribuée et une conscience "narrative" qui pourrait être ainsi répartie dès ses niveaux les plus viscéraux sous forme d'un moi minimal.
Ce sont certaines de ces hypothèses que nous avons choisi de poursuivre, ces chemins ambigües que nous avons décidé d'emprunter et de raconter afin de pouvoir en partager les traces.
🟦Pourquoi repenser le cerveau ?
Les outils modernes (IRMf, analyses microbiotiques) révèlent des communications bidirectionnelles – intestin influençant l'humeur, immunité modulant les émotions – qui brouillent les frontières. Et si le cerveau n'était qu'un nœud dans un réseau vivant, où le corps entier participe à la pensée ? Cette piste, inspirée de l'extended mind, interroge : la cognition est-elle vraiment localisée, ou distribuée dans des systèmes semi-autonomes ?
🔷1. Hypothèse centrale :
Pour qualifier un système de "cerveau" (sens élargi, cognitiviste), il serait possible d'envisager trois propriétés graduelles – Autonomie (champ propre), Décision (réponses adaptatives), Conscience (contribution à une continuité subjective minimale, comme une proto-mise en récit temporelle des traces corporelles).
Dans le cadre conceptuel de l'intelligence distribuée et de la conscience distribuée et plus largement de la biologie computationnelle le critère C de notre modèle ADC reste spéculatif, philosophique : non démontré empiriquement pour tous, mais reste cohérent avec Damasio (proto-soi ancré dans les feelings viscéraux) ou Gallagher (patterns du self embodied).
Nous pourrions ainsi formuler l'hypothèse dire qu'en fonction de la réponse à ces trois critères ADC, un organe biologique décisionnel interne, pourrait être ainsi qualifier de cerveau.
🔷Cadre théorique de la conscience narrative :
Ce critère de "conscience" comme narration de l'expérience est inspiré des théories narratives mise en place notamment par Paul Ricœur (le Moi se construit dans le temps par le récit, notion d'identité narrative) ou Jerome Bruner, (l’humain organise son expérience sous forme de récits / Distinction entre pensée paradigmatique (logique) et pensée narrative (mise en sens)).
Ces théories narratives ont été reprises par différents cogniticiens reliant cette grille de lecture au fonctionnement cérébral avec des auteurs comme Antonio Damasio (le Moi se construit par couches, dont une couche narrative) ou Thomas Metzinger ( le Moi comme modèle narratif généré par le cerveau).
La conscience comme [intégration narrative + appropriation subjective] est une position défendable (proche de Ricoeur, Damasio, Gallagher), mais elle est hypothétique et non consensuelle en neurosciences.
En effet, plusieurs modèles influents — notamment ceux de Dehaene, Lau ou Lamme — décrivent la conscience phénoménale sans faire intervenir la notion de « narration ». Dans ces approches, la conscience minimale peut exister sans langage, sans récit et sans structuration autobiographique, comme c’est le cas chez les animaux non humains, chez le nourrisson préverbal ou dans certains états altérés. On parle alors de proto‑conscience, de conscience minimale ou de conscience phénoménale brute, mais pas de conscience narrative au sens strict.
Il est néanmoins essentiel de rappeler que, dans une perspective cognitiviste élargie, la narration peut être définie de manière beaucoup plus large que le récit autobiographique. Elle peut désigner la mise en séquence temporelle de l’expérience, l’organisation d’événements internes en une continuité, ou encore la réactivation d’un souvenir sous forme de routine cognitive ou musculaire. Dans ce sens minimal, la "narration" devient un mode d’intégration temporelle, et non un récit littéraire ou linguistique.
Cette distinction permet de concilier les deux approches :
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la conscience minimale n’exige pas de narration linguistique,
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mais la "conscience humaine spécifique", réflexive et autobiographique, repose largement sur des mécanismes narratifs d’intégration, qu’ils soient linguistiques, sensorimoteurs ou émotionnels
La conscience humaine spécifique qui repose notamment sur la symbolisation linguistique pourrait alors être définie comme une métaconscience, qui consacre la capacité à produire un récit sur les différents récits interne, ce concept permet ainsi de concilier les différentes approches
Ce concept de méta-conscience est notamment introduit par Damasio (Le proto-self et le core self sont narratifs au sens physiologique - Le corps produit des « micro‑récits » émotionnels et viscéraux), Gallagher (Le minimal self est une forme de narration sensorimotrice pré‑verbale) ou dans les recherches en Neurosciences interoceptives (Craig, Critchley - Les signaux corporels - cardiaques, viscéraux, musculaires - sont intégrés en séquences temporelles -.ce sont des récits corporels minimaux, non linguistiques.
🔷Un faisceau d'hypothèses descriptives
Comme l'indique les plus récentes découvertes, des systèmes par exemple comme l'entérique semblent générer une organisation temporelle basique (avant-maintenant-après), qui serait en quelque sorte une mise en récit des événements et des expériences (un proto-récit) pouvant fonder une conscience élémentaire.
Dans cette optique ambiguë, trois systèmes pourraient ainsi émerger et répondre aux trois critères ADC il s'agit des systèmes : cortical/néocortical (narratif symbolique, réflexif) - limbique (affectif rapide, valence émotionnelle) - entérique (viscéral, contribution à une proto-continuité affective via mémoire implicite).
Mais d'autres – tronc cérébral, système immunitaire, microbiote-cerveau – restent des centres de décision majeurs, sans ce troisième critère (conscience) aujourd'hui hypothétique et non démontré.
🔷Un faisceau d'hypothèses explicatives
Si des recherches futures révélaient chez ces différents centre décisionnels une forme minimale de mise en récit incarnée ? La conscience, phénomène du vivant, pourrait être distribuée : ancrée dans la chair, la vulnérabilité (faim, douleur). Non artificielle, elle émergerait d'une temporalité incarnée – minimale et non langagière chez les animaux ou nourrissons, symbolique et méta-narrative chez l'humain (cortex commentant ses propres récits).
Les systèmes limbique et entérique pourraient-ils être décrits comme générant des proto-récits émotionnels/viscéraux ? Selon l'hypothèse philosophique, proche de Merleau-Ponty : expliquant ce fonctionnement par un inconscient corporel, non refoulé mais non thématisé, fait de strates pré-linguistiques.
Cette tension – entre cerveau isolé et conscience distribuée – n'est pas seulement théorique : elle engage notre rapport au corps, à la finitude. Et si le Moi n'était pas une essence, mais une construction narrative dynamique, assemblée de fragments hétérogènes ? La conscience comme intégrateur, scénariste des vécus – partiels, délocalisés, toujours en retard sur l'action, et l'expérience.
En somme, ces hypothèses descriptives du fonctionnement humain réinterrogent la philosophie de la conscience (réflexive, narrative, embodied) : proto-récits distribués, agrégés en formes plus élaborées. Des pistes ouvertes, pour de futures explorations – théoriques, cliniques nous invitant à imaginer : et si notre soi était bien plus corporel, bien plus distribué qu'on ne le soupçonne ?
🟦Conclusion
Ces notions de cognition distribuée, de conscience distribuée et de biologie computationnelle — où il apparait de plus en plus souvent une pluralité de centres de décision qui coopèrent en permanence — nous obligent à repenser en profondeur notre manière de comprendre l’esprit humain. Elles dessinent l’image d’un système corporel multi‑agents, incarné, dynamique, où le cerveau n’est plus le seul siège de l’intelligence, mais l’un des nœuds d’un réseau plus vaste.
Dans cette perspective, la question de l’inconscient se transforme : il ne s’agit plus seulement d’un réservoir symbolique ou linguistique, mais d’un ensemble de processus corporels, neuronaux et physiologiques qui dialoguent entre eux.
Cette articulation nouvelle ouvre la voie à une compréhension plus fine de la conscience humaine : un système multi‑agents où chaque centre de décision produit ses propres micro‑récits, et où la métaconscience opère alors un récit sur les récits, à l'image d'un metteur en scène narratif, capable de les intégrer, de les symboliser, de les commenter et de les transformer.
Depuis Freud, nous avons appris à écouter le langage : il devient désormais nécessaire d’apprendre à écouter les autres langages du corps, ceux de nos différents « cerveaux internes ».
Ainsi, initier ce dialogue intérieur implique de reconnaître que chaque système — cardiaque, entérique, immunitaire, musculaire, limbique, cortical — possède ses propres intentions fonctionnelles, ses propres signaux et sa propre logique. Les neurosciences interoceptives montrent que ces signaux corporels (cardiaques, viscéraux, musculaires) sont intégrés en séquences temporelles, formant de véritables micro‑récits corporels non linguistiques. Ils constituent une trame minimale de l’expérience, antérieure au langage, mais déjà organisée dans le temps.
Les théories du predictive processing (Friston, Hohwy) prolongent cette idée : le cerveau — ou plutôt les cerveaux — construisent en continu des modèles narratifs internes pour prédire l’état du corps et maintenir la cohérence de l’expérience. Ces modèles sont des narrations silencieuses, sans mots, mais structurées. On en voit les effets dans la réduction de l’anxiété, dans les thérapies somatiques et dans les approches du trauma (van der Kolk, Ogden), où le corps « raconte » l’expérience traumatique par des patterns musculaires, posturaux et autonomiques.
À mesure que ce cadre conceptuel s’élargit, le nombre de centres de décision reconnus augmente. Il devient alors difficile — et scientifiquement imprécis — de continuer à parler du « cerveau » au singulier. La cognition humaine apparaît comme le produit d’un ensemble de cerveaux fonctionnels, distribués dans le corps, chacun doté d’une forme d’autonomie, de décision locale et de contribution à la conscience.
Dans ce contexte, savoir ce qui fait qu’un système peut être qualifié de “cerveau” devient une question centrale. Les critères ADC — Autonomie, Décision, Conscience — offrent une perspective de recherche féconde pour distinguer les systèmes qui participent réellement à la construction de l’expérience consciente de ceux qui n’en sont que des relais. Ils permettent de penser la cognition humaine comme une orchestration de multiples centres de décision, et non comme la production d’un organe unique.
Cette approche ouvre un champ immense : celui d’une psychologie véritablement incarnée, où comprendre l’humain revient à comprendre la dynamique coopérative de ses différents cerveaux internes.
Rebâtir ce dialogue intérieur implique de reconnaître que chaque système — cardiaque, entérique, immunitaire, musculaire, limbique, cortical — possède ses propres intentions fonctionnelles, ses propres signaux, sa propre logique.
C'est ce que nous invite à faire les neurosciences interoceptives décrivant les différents signaux corporels (cardiaques, viscéraux, musculaires) qui sont intégrés en séquences temporelles, afin de mieux repérer lees récits corporels minimaux, non linguistiques.
Comme le souligne les Théories du predictive processing (Friston, Hohwy, Le cerveau construit des modèles narratifs continus pour prédire l’état du corps, ces modèles sont des narrations internes sans mots. C'est ce que nous voyons dans la réduction de l'anxiété ou les thérapies somatique et trauma (van der Kolk, Ogden), le corps « raconte » l’expérience traumatique par des patterns musculaires, posturaux, autonomiques.
Dans l'élargissement continu de ce cadre conceptuel, et de l'augmentation croissante deu nombre de centre décision, quand il n'est plus possible de parler du cerveau au singulier mais au pluireil il peut apparaître que de savoir ce qu'est une cerveau et ce qui ne l'est pas peut reveiétir une certaine importance , ainsi les critères ADC , peuvent être une perecpotive de recheuche intéressante
Dans ce cadre, il peut apparaître que la théorie de l’esprit peut devenir une grille de lecture nouvelle : non plus seulement tournée vers autrui, mais alors tournée vers nous‑mêmes. Une théorie de l’esprit interne, capable de décoder les messages de nos systèmes corporels comme nous décodons les intentions d’un interlocuteur.
Cette approche ouvre un champ immense : celui d’une psychologie réellement incarnée, où comprendre l’humain revient à comprendre l’orchestration subtile de ses multiples centres de décision.
La littérature contemporaine reconnaît que la métaconscience ne se réduit pas à un commentaire verbal de l’expérience : elle inclut aussi des formes de narration corporelle non linguistique, faites de séquences interoceptives, émotionnelles et sensorimotrices. Ces « micro‑récits » produits par les différents systèmes du corps constituent une base essentielle de l’expérience consciente et de son intégration temporelle.
Dr Grijalvo