Il existe un parallèle frappant entre ce que les didacticiens appellent conceptions erronées et ce que la thérapie des schémas nomme schémas précoces inadaptés. Dans les deux cas, il s’agit de structures mentales héritées du passé, cohérentes pour celui qui les mobilise, mais désajustées aux exigences du présent.
1. Les conceptions erronées : une logique interne inexacte, pas une absence de savoir !
L’exemple des lycéens invités à décrire le trajet d’un verre d'eau est devenu classique. Malgré des années d’enseignement, beaucoup de lycéens continuent à représenter un tube digestif « direct », reliant la bouche à la vessie, comme si la digestion, l’assimilation et les échanges cellulaires n’existaient pas.
Ce phénomène montre que :
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les élèves ne manquent pas d’informations,
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ils mobilisent une représentation préexistante, issue de leur expérience quotidienne,
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cette représentation est résistante, car elle constitue une manière familière, confortable, d’organiser le réel.
Jean Migne parle d’une organisation de connaissances issue de l’expérience. André Giordan préfère le terme de conception, soulignant qu’il s’agit d’une stratégie de pensée, pas d’une erreur accidentelle.
Ces conceptions erronées ne disparaissent pas par simple exposition au savoir scientifique. Elles coexistent, réapparaissent selon le contexte, et forment ce que Gaston Bachelard nomme un obstacle épistémologique : une manière de penser le monde qui empêche d’en adopter une autre.
2. Les fausses représentations de la réalité et de nous-même
Dans l’enseignement comme en psychothérapie, nous ne travaillons pas seulement avec des connaissances ou des émotions, mais avec des fausses représentations — ces images internes, anciennes, qui ont structuré notre manière de comprendre le monde. Elles ne sont pas forcément « fausses » parce qu’elles seraient absurdes ou illogiques mais parce qu’elles sont dépassées, héritées et inadaptées au présent.
Chez les élèves, ces fausses représentations prennent la forme d’un tube digestif imaginaire reliant directement la bouche à la vessie. Chez l’adulte en thérapie, elles prennent la forme d’un schéma : « si je déçois, on m’abandonne », « si je m’affirme, je perds l’autre », « si je ne contrôle pas tout, je m’effondre ».
Dans les deux cas, il s’agit de structures internes anciennes, des matrices affectivo‑cognitives qui ont eu un sens à un moment donné, mais qui ne correspondent plus à la réalité actuelle.
Jean Pierre Astolfi propose une métaphore plus juste : la charentaise mentale. Une conception erronée, dit-il, c’est raisonner avec l’esprit dans des charentaises : confortables, familières, mais inadaptées pour marcher loin.
3. Les schémas en psychothérapie : des charentaises cognitivo-affectives
La thérapie des schémas décrit un phénomène très similaire. Les schémas précoces inadaptés sont :
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des structures anciennes,
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construites dans un contexte passé,
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cohérentes à l’époque,
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mais devenues inadaptées aux situations actuelles.
Les conceptions erronées, ne sont pas seulement des « trous » à combler, des "prêts à l'emploi" conceptuels mais des organisations de sens. Ce sont des procédures de raisonnement qui doivent être complètement modifiées par les apprenants et qui doivent les modifier par eux-mêmes. De même, les schémas permettent de comprendre, d’anticiper, de se protéger — mais au prix d’une distorsion du réel.
Le schéma n’est pas une erreur : c’est une solution ancienne qui continue de s’activer, même lorsque le contexte a changé.
On pourrait dire, en reprenant l'expression d'Astolfi : le schéma est une charentaise émotionnelle, confortable, familière, mais incapable de nous mener là où nous voulons aller. On y marche parce qu’on y est habitué, pas parce qu’elle nous mène au bon endroit.
La difficulté n’est donc pas d’ajouter du savoir ou de la raison, mais de désapprendre. De quitter une fausse représentation pour en construire une nouvelle. De traverser ce moment de déstabilisation où l’ancien modèle ne fonctionne plus, et où le nouveau n’est pas encore consolidé.
C’est exactement ce que fait la thérapie des schémas : elle confronte le patient à ses fausses représentations internes, elle les met à l’épreuve du réel, elle crée des expériences correctrices, elle accompagne la construction d’un modèle plus juste.
Nos fausses représentations fonctionnent comme des charentaises mentales : confortables mais limitantes. La thérapie des schémas aide à les confronter, les comprendre et les transformer afin d'avancer avec des protections cognitivo-émotionnelles plus adaptées aux parcours chaotiques de la vie.
4. Le point commun : on n’apprend pas sans « désapprendre »
Dans les deux domaines, didactique ou psychologie, la question centrale est la même : Comment amener un sujet à quitter une représentation ancienne pour en construire une nouvelle ?
Ni l’élève, ni le patient ne changent parce qu’on leur explique. Le savoir ne remplace pas la conception. La prise de conscience ne remplace pas le schéma.
Il faut un travail actif, une mise en tension, une expérience qui contredit la représentation ancienne.
En didactique, cela passe par :
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des situations-problèmes,
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des feedbacks,
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des confrontations directes aux limites de la conception initiale.
En thérapie des schémas, cela passe par :
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l’expérimentation émotionnelle,
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la mise en situation,
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la confrontation douce mais ferme aux prédictions du schéma,
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l’expérience correctrice.
Dans les deux cas, il s’agit de « désapprendre » avant d’apprendre.
4. La confrontation : un passage obligé !
Le changement ne se produit que lorsque le sujet :
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voit que sa représentation ne fonctionne plus,
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éprouve une alternative plus ajustée,
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intègre cette nouvelle manière de penser ou de sentir.
En didactique, c’est le moment où l’élève constate que son tube digestif « direct » ne permet pas d’expliquer les phénomènes observés.
En thérapie, c’est le moment où le patient constate que :
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« si je dis non, l’autre ne disparaît pas »,
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« si je demande, je ne suis pas rejeté »,
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« si je m’affirme, je ne détruis pas la relation ».
Dans les deux cas, la confrontation n’est pas punitive : elle est structurante.
5. Sortir des charentaises : un processus, pas un saut !
Changer de conception ou de schéma n’est pas un franchissement brutal. Ce n’est pas un mur à casser. C’est une transition, un passage progressif d’un mode familier à un mode plus ajusté.
Le rôle du thérapeute — comme celui de l’enseignant — est de :
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créer des situations où l’ancienne représentation montre ses limites,
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offrir un espace sécurisé pour explorer une alternative,
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accompagner la construction d’un nouveau modèle du monde.
La thérapie des schémas, comme la didactique, repose sur une idée simple et exigeante :
On ne change pas en ajoutant du savoir, mais en transformant la manière dont on organise le réel.
Conclusion :
la thérapie des schémas comme didactique du soi !
La thérapie des schémas peut être comprise comme une didactique interne : un travail où le sujet revisite ses conceptions anciennes, les éprouve, les confronte, et construit une manière plus ajustée de se représenter le monde et lui-même.
Comme l’élève face au verre de lait, le patient ne manque pas d’informations : il manque d’un modèle plus juste, d’une expérience correctrice, d’un accompagnement pour sortir de ses charentaises mentales. Car ces interfaces protectrices entre le corps et le sol, ce sont nos schémas : confortables pour rester immobile, mais nettement moins adaptés dès qu’il s’agit de progresser sur le parcours.
Changer, c’est apprendre. Et apprendre, c’est accepter de « désapprendre ».
Note : Il y aurait beaucoup à dire sur le terme « désaprendre » , c’est la raison pour laquelle, nous le plaçons entre guillemets!
Dr Grijalvo