La psychologie clinique de l’activité occupe aujourd’hui une place singulière dans le paysage des sciences psychologiques. Issue d’un croisement entre l’ergonomie, la psychologie du travail, la psychodynamique et la tradition historico‑culturelle russe, elle s’est développée en France sous l’impulsion d’auteurs majeurs tels qu’Yves Clot, Christophe Dejours, Jacques Leplat ou Pierre Rabardel.
Aux États‑Unis, elle dialogue avec les approches de la cognition située (Schön, Hutchins, Suchman), tandis qu’en Russie elle s’enracine dans la théorie de l’activité (Vygotski, Leontiev, Elkonin, Davydov). Cette pluralité d’influences en fait un champ profondément transdisciplinaire, centré sur l’analyse de l’activité réelle, des conflits de normes et du pouvoir d’agir.
La psychologie clinique de l’activité s’intéresse à ce que les personnes font réellement, à la manière dont elles se défendent dans l’action, aux ajustements qu’elles inventent pour tenir dans des situations contraignantes, et aux ressources qu’elles mobilisent pour préserver leur cohérence interne. Elle montre que les sujets ne protègent pas seulement leur "Moi" mais bien plus encore leurs structures internes — normes, conflits, attentes, identités de rôles et normes de virilité — qui soutiennent leur capacité à agir.
C’est précisément ce point qui ouvre une convergence majeure avec la psychologie masculine. La subjectivité masculine se caractérise en effet par une forte centralité du pouvoir d’agir avec ses corollaires de tenir, maîtriser, répondre aux attentes, ne pas faillir.
Lorsque ce pouvoir d’agir est menacé, les hommes mobilisent des mécanismes de défense — psychiques, opératifs et situés — qui visent à maintenir leur capacité d’action, parfois au prix d’une déconnexion émotionnelle.
Croiser la psychologie clinique de l’activité et la psychologie masculine permet ainsi de comprendre comment les hommes se défendent dans l’action, comment leurs schémas internes se traduisent parfois en normes de métier ou de rôle, et comment leurs stratégies de protection soutiennent ou entravent leur pouvoir d’agir.
Cette articulation offre un cadre théorique solide pour analyser les comportements masculins dans les environnements relationnels, professionnels et sociaux, en éclairant les liens entre défenses, schémas, normes internes et pouvoir d'agir sur le monde afin de rester acteur de sa vie.
🟦La psychologie clinique de l'activité : Auteurs majeurs
La clinique de l’activité est un courant profondément transdisciplinaire, nourri par la psychologie du travail, l’ergonomie, la psychodynamique, l’analyse du développement et l’héritage de la psychologie historique‑culturelle. Elle s’est constituée autour de trois grands pôles géographiques : France, Russie, États‑Unis.
🔷1. France : le cœur de la psychologie clinique de l’activité contemporaine
■ Yves Clot
Psychologue du travail, CNAM. Fondateur de la psychologie clinique de l’activité. Concepts clés :
-
activité réelle vs activité prescrite,
-
conflits de normes,
-
pouvoir d’agir,
-
développement du métier,
-
défenses dans l’activité.
■ Christophe Dejours
Psychodynamique du travail. Concepts clés :
-
souffrance au travail,
-
défenses individuelles et collectives,
-
virilité professionnelle,
-
coopération et reconnaissance.
■ Jacques Leplat
Ergonomie et analyse de l’activité. Concepts clés :
-
tâche vs activité,
-
régulations,
-
compétences en acte.
■ Pierre Rabardel
Ergonomie cognitive. Concepts clés :
-
instruments,
-
genèse instrumentale,
-
médiations dans l’activité.
■ Pascal Molinier
Psychodynamique du travail, genre et care. Concepts clés :
-
défenses collectives,
-
invisibilisation du travail émotionnel.
■ Jean‑Claude Kaufmann (micro-sociologie - clinique du quotidien)
Concepts clés :
-
routines,
-
micro‑gestes,
-
identité en acte.
🔷2. Russie : les fondations théoriques (psychologie historico‑culturelle)
La clinique de l’activité française s’appuie largement sur la tradition russe, en particulier :
■ Lev Vygotski
Concepts clés :
-
médiation,
-
outils psychologiques,
-
développement par l’activité.
■ Alexei Leontiev
Fondateur de la théorie de l’activité. Concepts clés :
-
activité / actions / opérations,
-
motifs,
-
structure hiérarchique de l’activité.
■ Daniil Elkonin
Développement de l’enfant et activité. Concepts clés :
-
rôle des situations sociales de développement.
■ Vassily Davydov
Apprentissage et pensée théorique. Concepts clés :
-
activité d’étude,
-
développement conceptuel.
Ces auteurs ont fourni l’architecture conceptuelle sur laquelle Clot a bâti la clinique de l’activité.
🔷3. États‑Unis : ergonomie, cognition située et action
La clinique de l’activité dialogue avec plusieurs courants américains :
■ Donald Schön
Concepts clés :
-
praticien réflexif,
-
réflexion dans l’action,
-
savoirs tacites.
■ Edwin Hutchins
Cognition distribuée. Concepts clés :
-
cognition située,
-
systèmes socio‑techniques,
-
coordination en situation réelle.
■ Lucy Suchman
Interaction homme‑machine, cognition située. Concepts clés :
-
action située,
-
improvisation dans l’activité.
■ James Reason
Psychologie de la sécurité. Concepts clés :
-
erreurs humaines,
-
modèles organisationnels,
-
défenses en profondeur.
Ces auteurs américains ne font pas partie de la psychologie clinique de l’activité au sens strict, mais ils ont aussi influencé la manière de penser l’action réelle, les régulations, les erreurs, et les conditions de l’efficacité humaine. Ces auteurs se retrouvent majoritairement dans les analyses d'incidents ou d'accidents et l'environnement des risques contrôlés.
🟦Liens entre clinique de l’activité et psychologie masculine.
La clinique de l’activité offre un cadre particulièrement pertinent et cohérent avec la psychologie masculine, car elle s’intéresse à la manière dont les sujets se défendent, s’ajustent et maintiennent leur pouvoir d’agir dans les situations réelles. Or, ces dimensions — défenses, ajustements, pouvoir d’agir — sont egalement au cœur de la subjectivité masculine.
🔷1. Le pouvoir d’agir comme enjeu central des deux approches
Dans la psychologie clinique de l’activité, le pouvoir d’agir désigne :
-
la capacité à se sentir efficace,
-
à influencer la situation,
-
à tenir son rôle,
-
à faire ce qu’on estime devoir faire.
Ce pouvoir d’agir est également un pilier de la psychologie masculine : les hommes se définissant largement par leur capacité à agir, à maîtriser, à tenir afin de répondre aux attentes.
Lorsque ce pouvoir d’agir est menacé, les hommes mobilisent :
-
des mécanismes de défense (colère, retrait, rationalisation),
-
des mécanismes opératifs (agir plutôt que ressentir),
-
des stratégies de protection dans l’activité (Clot, Dejours).
Ainsi, la clinique de l’activité éclaire directement les défenses masculines.
🔷2. Les mécanismes de défense une similarité frappante entre les deux approches
Chez Clot et Dejours, les défenses ne sont pas seulement psychiques : ce sont des stratégies situées, déployées dans l’action pour :
-
tenir malgré la tension,
-
éviter l’effondrement,
-
préserver l’identité professionnelle,
-
maintenir la cohérence de l’activité.
Ces défenses situées sont exactement analogues aux mécanismes de défense que nous pouvons constater en psychologie masculine :
-
elles sont rapides et "instinctives"
-
opératives,
-
orientées vers l’efficacité,
-
centrées sur l’action,
-
pauvres en capacité d'élaboration
Dans les deux cas, dans la psychologie de l'activité ou la psychologie masculine les défenses protègent comme elles le peuvent le pouvoir d’agir dans les situations en psychologie clinique de l'activité tout comme en psychologie masculine elles protègent le schéma comme mode opératoire et routine le plus souvent inadapté comme le souligne Young.
🔷3. Les schémas comme "normes" internes : l'héritage partagé de Piaget
Les schémas (Young, Beck) sont des structures internes qui organisent :
-
les attentes,
-
les peurs,
-
les interprétations,
-
les zones de sensibilité.
Dans la clinique de l’activité, Clot montre que les sujets sont guidés par des normes internes, des conflits de métier, des règles implicites qui jouent un rôle très proche des schémas (Young, Beck):
-
ce qu'il pense et estime en tant qu' homme “normal” de faire,
-
ce qu’il pense devoir tenir,
-
ce qu’il ne peut pas se permettre, le cadre de ses limites
-
ce qu’il doit éviter pour ne pas selon lui, perdre la face,
- ce qu'il a reçu en héritage
- les vulnérabilités qu'il a pu compenser autrefois
- les routines et apprentissages qui ont pu fonctionner avant
- ,..
Ces normes internes sont des structures stables, analogues aux schémas cognitifs notamment ceux établis dans l'enfance et l'adolescence qui ne sont pas forcément adaptés aux situations.
Ainsi : Il est possible de considérer que Les schémas (Young) organisent la sensibilité masculine, les "normes internes" (Clot) organisent l’activité et l'action sur le monde, les deux sont protégés par des mécanismes de défense afin de préserver un certain pouvoir d'agir, même si cette préservation s'avére parfois douloureuse et source de souffrance, (Dejours) elle tend cependant à être maintenue et ceci pour différentes raisons notamment en lien avec des structures profondes.
🔷4. Les approches masculines en clinique de l’activité - Principaux auteurs
Plusieurs auteurs français ont travaillé sur la clinique de l’activité en lien direct avec la subjectivité masculine nous pouvons ainsi citer :
■ Yves Clot
-
défenses dans l’activité,
- virilité défensive
-
conflits de normes,
-
pouvoir d’agir,
-
identité en acte.
■ Christophe Dejours
-
virilité professionnelle,
-
défenses collectives masculines,
-
souffrance éthique,
-
déni de la vulnérabilité.
■ Jean Bergeret
-
défenses narcissiques masculines (clivage, déni, agir).
■ André Green
-
retrait, désinvestissement, inhibition — très fréquents chez les hommes.
■ Serge Tisseron
-
honte masculine,
-
secrets familiaux,
-
loyautés invisibles,
-
schémas transgénérationnels.
Ces auteurs montrent que l’activité réelle est un lieu où se jouent :
-
les défenses masculines,
-
les conflits identitaires,
-
les schémas de virilité,
-
les stratégies de protection du "Moi" et du pouvoir d’agir.
Ces différents auteurs, pour ne citer qu'eux, la liste n'est pas exhaustive ont ainsi tenté d'explorer une approche genrée de la psychologie clinique de l'activité en étudiant plus particulièrement comment les hommes exercent spécifiquement des métiers, le plus souvent typiquement masculins, comme les forces de secours, sapeurs pompiers, militaires, métiers du bâtiment, industrie lourde, éboueurs,..
🟦Conclusion
La clinique de l’activité donne un éclairage particulier à la psychologie masculine. En effet, elle permet de mieux comprendre que :
-
les hommes se défendent dans l’action,
-
leurs mécanismes de défense sont souvent opératifs,
-
leurs schémas sont liés à des normes internes de métier, de rôle, de virilité,
-
leur pouvoir d’agir est un enjeu identitaire majeur,
-
leurs souffrances se manifestent souvent dans l’activité, et l'action pas dans le discours.
Il y aurait ainsi la possibilité de construire une cadre théorique cohérent permettant d'articuler :
-
mécanismes de défense,
-
mécanismes opératifs,
-
schémas,
-
psychodynamique,
-
psychologie masculine.
La clinique de l’activité en analysant la manière dont les sujets se défendent dans l’action, montre que les mécanismes de défense masculins sont souvent opératifs : rapides, orientés vers l’efficacité et massivement centrés sur le maintien du pouvoir d’agir.
Les schémas cognitifs, quant à eux, apparaissent comme des normes internes qui organisent la sensibilité et les attentes masculines. Les travaux de Clot, Dejours, Bergeret, Green et Tisseron convergent pour montrer que les hommes protègent moins leur "Moi" que leurs structures internes — schémas, normes, conflits — qui finalement soutiennent leur identité en acte.
La psychologie masculine, peut alors poser la question du pourquoi, et ainsi tenter d'explorer à différents niveaux, les raisons des différentes frictions sources de souffrance.
Il s'agirait alors de questionner la continuité entre clinique de l'activité, (Clot) conflits de normes et psychodynamique (Dejours), schémas précoces inadaptés (Young, Beck), vulnérabilités anciennes (Tisseron) et psychotraumatologie (Jehel, Salmona, Judith Herman )
Ainsi, croiser la psychologie clinique de l’activité et la psychologie masculine permet de construire un cadre théorique permettant de mieux comprendre comment les hommes protègent leur cohérence interne, comment ils réagissent face à la menace d’une norme ou d'un schéma inadapté et comment leurs défenses — individuelles ou collectives — soutiennent ou entravent leur capacité à agir.
Cette articulation ouvre un espace transdisciplinaire où peuvent se rencontrer clinique de l'activité, psychodynamique, études sur le genre, théorie des schémas mais également psychotraumatologie et vulnérabilités masculines pour éclairer un même phénomène : celui du pouvoir d’agir comme pilier de la subjectivité masculine.
Dr Grijalvo