Stress, Schémas Précoces et Hantologie clinique : vers une nouvelle compréhension des pensées anxieuses

Publié le 6 juillet 2026 à 17:49

Cet article propose une hypothèse intégrative articulant neurosciences affectives, psychologie cognitive, théorie des schémas précoces et le concept d’« hantologie clinique » (C. Grijalvo). Il explore comment les situations actuelles réactivent des traces mnésiques implicites, comment les schémas inadaptés reconstruisent le vécu présent, et comment les émotions, les angoisses ne sont que des interprétations narratives de signaux neurobiologiques pré‑cognitifs. Les implications thérapeutiques s’opposent à l’approche psycho-analytique classique en effet, il ne s’agit plus d’interpréter les contenus symboliques et narratifs produits , mais de réguler les systèmes qui les produisent.

🟦1. Du Schéma à la reviviscence et du stress aux ruminations    

Les neurosciences affectives montrent que l’émotion n’est pas un « contenu psychique » mais un processus bio‑cognitif (Damasio, 1994 ; Barrett, 2017). Ainsi, lorsque le stress active le corps, le cerveau tente alors de produire une cohérence narrative et symbolique.

Le concept d’hantologie clinique (C. Grijalvo, 2026) désigne cette emprise du passé sur le présent, où les schémas précoces et les traces mnésiques implicites « hantent » l’expérience actuelle, produisant des émotions disproportionnées, des angoisses inexpliquées et des scénarios mentaux répétitifs.

🔷1. Artefacts mnésiques : la mémoire implicite comme source de confusion

Lorsqu’un individu rencontre une situation "ambiguë", le cerveau compare automatiquement les stimuli présents avec des artefacts mnésiques — fragments de souvenirs émotionnels stockés dans :

  • l’amygdale (LeDoux, 1996),

  • l’hippocampe (Squire & Zola, 1998),

  • les réseaux associatifs des schémas précoces (Young, 2003).

Ces artefacts ne sont pas des souvenirs fidèles : ce sont des réminiscences émotionnelles, souvent déformées, qui s’imposent au présent.

C’est le premier mécanisme de l’hantologie : Le passé se superpose au présent sans que le sujet en ait conscience.

🔷2. Schémas précoces : filtres inadaptés de l’expérience

Les schémas précoces (Young, Klosko & Weishaar, 2003) sont des structures cognitives formées dans l’enfance. Lorsqu’un artefact mnésique correspond à un schéma (abandon, humiliation, danger, échec), le cerveau reconstruit la situation actuelle à travers ce filtre.

Cette reconstruction est automatique, rapide, et souvent inadaptée.

L’hantologie clinique décrit ce phénomène comme une reviviscenceLe sujet ne réagit pas à la situation présente, mais à la situation passée que son schéma réactive.

🔷3. Réactivation émotionnelle : l’amygdale avant la conscience

Les travaux de LeDoux montrent que l’amygdale peut déclencher une réponse émotionnelle avant que le cortex préfrontal ait interprété la situation (LeDoux, 1996).

Ainsi :

  • l’émotion n’est pas produite par l’événement,

  • mais par la réactivation du schéma,

  • via l’artefact mnésique.

C’est le second mécanisme de l’hantologie : L’émotion actuelle est l’émotion passée, réactivée.

🔷4. Le corps comme protolangage : marqueurs somatiques et signaux pré‑cognitifs

Selon Damasio (1994), les signaux corporels constituent un marqueur somatique, une forme de « protolangage » biologique. Le corps produit :

  • tension,

  • accélération cardiaque,

  • oppression,

  • agitation,

  • chaleur.

Ces signaux sont pré‑cognitifs : ils précèdent la pensée.

L’hantologie clinique propose que ces signaux sont les « fantômes » du passé : Le corps parle avant que le sujet ne comprenne et interprète sous  dire.

🟦2La narration anxieuse : la tentative du cortex de redonner du sens

Les travaux de Schachter & Singer (1962) montrent que l’émotion consciente résulte de :

  1. une activation physiologique,

  2. une interprétation cognitive.

Le cortex préfrontal tente de rationaliser les signaux corporels en produisant des :

  • ruminations,

  • scénarios catastrophiques,

  • questions sans fin,

  • narrations anxieuses.

Ces pensées ne sont pas des contenus psychiques à interpréter : ce sont des tentatives de mise en forme symbolique d’une activation biologique.

C’est le troisième mécanisme de l’hantologie : Le cerveau invente une histoire pour expliquer un signal corporel.

🔷2.1 L'exemple des cauchemars : une interprétation narrative d’une activation amygdalienne 

Les recherches récentes sur les rêves (Blagrove, 2021 ; Wamsley, 2019) montrent que :

  • l’amygdale peut s’activer avant le réveil,

  • le cortex, en se réveillant, tente de donner un sens à cette activation,

  • il assemble des images, des fragments mnésiques, des schémas,

  • pour produire un scénario narratif cohérent.

Ainsi, le cauchemar n’est pas un message symbolique (Freud, 1900), mais : Une interprétation narrative d’un signal neurobiologique déjà présent.

Ce modèle rend par exemple caduque l’interprétation psychanalytique des rêves : le contenu du rêve n’est pas la cause, mais la conséquence de l’activation biologique.

🔷2.2 Implications thérapeutiques : ce que cela change radicalement

     ■ 1. Les angoisses ne doivent pas être interprétées

Les angoisses, les questions, les ruminations ne sont pas des contenus psychiques à analyser. Ce sont des conséquences cognitives d’une activation biologique proto-langage .

Interpréter ces contenus comme généralement la psycho-analyse le propose revient à :

  • prendre l’effet pour la cause,

  • renforcer le schéma,

  • solidifier la narration anxieuse, 

  • poursuivre de fausses pistes

      ■ 2. Le travail thérapeutique doit porter sur :

  • la régulation somatique (respiration, cohérence cardiaque),

  • la désactivation de l’amygdale,

  • la mise à jour des schémas,

  • la réduction des artefacts mnésiques,

  • la psychoéducation sur les mécanismes du stress,

  • la restructuration cognitive des interprétations narratives.

 ■ 3. L’hantologie clinique propose :

Traiter les fantômes du passé non en les interprétant, mais en les désactivant.

L’hantologie clinique, articulée aux neurosciences affectives, propose un changement de paradigme :

  • les émotions ne sont pas des contenus,

  • les émotions sont premières les pensées des réactions
  • les pensées ne sont pas des messages, mais des conséquences 

  • les pensées anxieuses sont des interprétations narratives non fiables 

  • les angoisses ne sont pas des symboles,

  • les pensées anxieuses ne sont pas des matériaux à interpréter.

Les pensées anxieuses sont des effets secondaires d’une activation biologique filtrée initiée par des schémas précoces que le cortex interprète en essayant de leur donner une logique narrative .  

La clinique contemporaine doit donc :

  • réguler le corps,

  • mettre à jour les schémas,

  • réduire la reviviscence,

  • et cesser d’interpréter les narrations anxieuses.

Il s'agit de mettre en place une clinique post‑interprétativE

Conclusion

Au cours de notre pratique nous avons souvent constaté qu'une situation "actuelle" pouvait réactiver un souvenir implicite se comportant alors comme un artefact émotionnel. Notamment lorsque le cerveau interprète un événement actuel à travers un schéma précoce inadapté, réactivant ainsi l’émotion incorporée dans ce schéma. Cette émotion stimule l’amygdale, déclenchant une réaction biologique de survie. Le corps produit alors un “protolangage” somatique que le cerveau tente ensuite de traduire en pensées, souvent sous forme de ruminations ou de scénarios anxieux. Selon cette perspective l’émotion consciente ne serait donc que la reconstruction cognitive narrative et symbolique d’une activation biologique filtrée par l’histoire personnelle.

Dès lors si l’on considère les pensées anxieuses non comme des contenus psychiques à interpréter, mais comme des tentatives de mise en forme symbolique d’une activation corporelle, alors le cadre thérapeutique se transforme profondément. Les signaux somatiques issus de l’amygdale — ce « protolangage » pré‑cognitif décrit par Damasio — précèdent la pensée consciente. Le cortex tente ensuite d’en produire une cohérence narrative, générant des scénarios anxieux, des ruminations ou des questions sans fin.

Dans cette perspective, ces narrations ne constituent pas un matériau à analyser : elles ne sont que l’expression cognitive secondaire d’un processus biologique déclenché par la reviviscence d’un schéma précoce. L’hantologie clinique (Grijalvo) montre que le passé hante le présent en réactivant des artefacts mnésiques qui imposent au sujet une émotion ancienne, réactualisée dans le corps avant d’être pensée.

Ainsi, chercher à interpréter les scénarios anxieux — comme le propose la psycho-analyse classique — revient à renforcer la narration produite par le schéma, plutôt qu’à en désamorcer la source. La pratique thérapeutique contemporaine doit au contraire se situer en amont de la pensée, en travaillant sur :

  • la désactivation somatique,

  • la régulation de l’amygdale,

  • la mise à jour des schémas précoces,

  • et la réduction de la reviviscence.

Si l'on considère les pensées anxieuses comme des tentatives de mise en forme symbolique d’une activation corporelle, où le cerveau cherche une logique à ce qui est d’abord biologique, cela permet au thérapeute de ne pas rester en arrière des scénarios anxieux, en cherchant à les interpréter ce qui va les renforcer au lieu d'en chercher la cause première dans les schémas précoces tout en se focalisant dans l'apaisement corporel.    

Références

  • Barrett, L. F. (2017). How Emotions Are Made.

  • Blagrove, M. (2021). Dreaming and emotional processing.

  • Damasio, A. (1994). Descartes’ Error.

  • Grijalvo, C. (2024). Hantologie clinique : schémas, reviviscence et fantômes du passé.

  • LeDoux, J. (1996). The Emotional Brain.

  • Schachter, S., & Singer, J. (1962). Cognitive determinants of emotional state.

  • Squire, L., & Zola, S. (1998). Memory systems and the medial temporal lobe.

  • Wamsley, E. (2019). Dreaming and memory consolidation.

  • Young, J., Klosko, J., & Weishaar, M. (2003). Schema Therapy.

 

Dr Grijalvo