🟦Introduction
La compréhension des troubles de la personnalité repose depuis plus d’un siècle sur deux traditions qui n’ont jamais réellement convergé : l’approche française, héritière d’une psychologie clinique dynamique, et l’approche américaine, centrée sur la classification standardisée des symptômes. Ces deux visions ne décrivent pas seulement des méthodes différentes : elles incarnent deux manières de penser la personnalité humaine.
🟦Troubles de la personnalité : approches françaises ou américaines ? Catégories ou dimensions et un débat toujours d’actualité !
En France et en Europe continentale, la personnalité est envisagée comme un processus évolutif, façonné par l’histoire du sujet, ses modes d’adaptation, ses conflits internes et son rapport au monde. Cette tradition — de Ribot à Jaspers — privilégie une lecture dimensionnelle, c’est‑à‑dire une compréhension en continuum : il n’existe pas de rupture nette entre normal et pathologique, mais des variations d’intensité, de rigidité ou de souffrance.
À l’inverse, la tradition américaine, consolidée par les différentes éditions du DSM, repose sur une logique catégorielle : un trouble de la personnalité est une entité distincte, définie par un ensemble de critères précis. On coche ou on ne coche pas. On est « borderline », « narcissique » ou « évitant », comme on serait porteur d’un syndrome. Ce modèle a l’avantage de la simplicité administrative et de la reproductibilité, mais il réduit la complexité humaine à des cases diagnostiques souvent artificielles.
🟦La différence entre ces deux approches est fondamentale :
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Le modèle catégoriel découpe la réalité en types : on a ou on n’a pas un trouble.
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Le modèle dimensionnel décrit la personnalité comme un gradient : on se situe quelque part sur un axe (ex. impulsivité, anxiété, rigidité), avec des intensités variables.
Autrement dit, le modèle dimensionnel reconnaît que les traits dits « pathologiques » sont souvent les exagérations de traits normaux, et qu’il n’existe pas de frontière nette entre la personnalité « normale » et la personnalité « troublée ».
Ce débat — catégories ou dimensions, France ou États‑Unis — n’est pas théorique. Il conditionne la manière dont on comprend, diagnostique et accompagne les personnes en souffrance. Et malgré les tentatives récentes d’introduire des modèles plus nuancés, le DSM‑5 a finalement renoncé à la révolution dimensionnelle, revenant aux catégories traditionnelles. Un choix qui montre que la question reste ouverte… et d’une actualité brûlante.
🟦L’ambiguïté des classifications des troubles de la personnalité
1. Une ambiguïté conceptuelle jamais résolue
Les troubles de la personnalité reposent sur un concept — la personnalité — qui, historiquement, n’a jamais été stabilisé. Entre tempérament, caractère, constitution, humeur, les frontières sont floues. La tradition française (Ribot, Janet, Jaspers) insistait sur la dimension dynamique, évolutive, contextuelle de la personnalité.
Le DSM, lui, a progressivement figé ces nuances dans des catégories statiques, censées représenter des entités cliniques distinctes.
2. Une classification américaine qui s’impose… mais qui ne résout rien
Depuis le DSM‑III, les troubles de la personnalité sont enfermés dans un système catégoriel :
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10 catégories fixes
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des critères mono/polythétiques
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une logique de “cases” plutôt que de processus
Ce choix a été présenté comme un progrès, mais il a généré :
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une comorbidité massive (2 à 4 TP par patient)
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des diagnostics instables
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une faible validité scientifique
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une confusion entre traits normaux et pathologiques
Autrement dit : les catégories n’ont jamais réellement fonctionné.
3. La tentative avortée : modèles hybrides et dimensionnels
Au moment du DSM‑5, les experts reconnaissent que le modèle catégoriel est un échec. Ils tentent alors d’introduire :
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un modèle dimensionnel (inspiré de la psychologie différentielle)
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un modèle hybride (catégories + dimensions)
Mais ces approches sont abandonnées :
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trop complexes
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trop éloignées des habitudes cliniques
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trop menaçantes pour les catégories historiques
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trop dépendantes des outils psychométriques américains
Résultat : la révolution dimensionnelle n’a pas eu lieu.
4. Le retour forcé aux catégories : un aveu d’échec
En 2013, l’APA renonce officiellement au modèle hybride. Le DSM‑5 :
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supprime le système multiaxial
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relègue le modèle dimensionnel en section III (propositions expérimentales)
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revient aux 10 catégories du DSM‑IV
Ce retour en arrière montre que :
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la classification des Troubles de la Personnalité reste instable
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aucune solution consensuelle n’a été trouvée
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les catégories persistent par inertie, non par validité scientifique
5. Une marginalisation des approches françaises et européennes
Les traditions françaises et européennes — plus cliniques, phénoménologiques, dynamiques — sont progressivement évincées :
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la personnalité comme processus
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la psychopathologie comme histoire singulière
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l’importance du contexte, du développement, de la relation
Ces approches ont été remplacées par :
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des listes de critères
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des catégories figées
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une logique administrative et assurantielle
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une vision “néo‑kraepelinienne” centrée sur le symptôme observable
En un sens, la richesse clinique européenne a été sacrifiée au profit d’un modèle catégoriel simplificateur.
🟦 Si les États‑Unis ont imposé leurs catégories… la France continue de résister !
La classification des troubles de la personnalité reste aujourd’hui profondément ambiguë. Les tentatives de modernisation — modèles dimensionnels, approches hybrides — ont échoué, laissant place à un retour forcé aux catégories du DSM‑IV. Ce choix, plus politique et administratif que scientifique, a marginalisé les approches historiques françaises, pourtant plus fines et plus adaptées à la complexité humaine.
Les troubles de la personnalité ne sont pas des “cases” : ce sont des processus, des trajectoires, des modes d’adaptation. Tant que la classification restera prisonnière d’un modèle catégoriel rigide, elle continuera de produire de la confusion plutôt que de la compréhension.
🟦 Les grands auteurs français des approches dimensionnelles
La tradition française n’a jamais pensé la personnalité comme une “catégorie”, mais comme un processus, un continuum, un mode d’adaptation. Et nous pouvons citer les figures majeures qui ont porté cette vision.
1. Théodule Ribot (1839‑1916)
Pionnier de la psychologie scientifique française.
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Considère la personnalité comme un processus évolutif, jamais figé.
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Décrit les troubles comme des variations d’intensité des fonctions psychologiques.
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Vision clairement dimensionnelle : normal/pathologique = différence de degré, pas de nature.
2. Pierre Janet (1859‑1947)
Fondateur de la psychopathologie dynamique.
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La personnalité est un système de forces, de tensions, de niveaux d’énergie.
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Les troubles sont des désorganisations progressives, pas des catégories.
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Approche dimensionnelle avant l’heure : continuum entre fatigue psychique, dissociation, inhibition, effondrement.
3. Henri Ey (1900‑1977)
Psychiatre phénoménologue, figure majeure de la psychiatrie française.
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Défend une vision organodynamique : la personnalité est un système hiérarchisé en mouvement.
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Les troubles sont des déséquilibres, pas des entités fixes.
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En opposition à la logique catégorielle américaine.
4. Georges Lanteri‑Laura (1930‑2004)
Historien et théoricien de la psychiatrie.
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Montre que les catégories psychiatriques sont des constructions historiques, non des réalités naturelles.
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Défend une approche dimensionnelle et critique des classifications.
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Influence majeure dans la critique du DSM.
5. Jean Bergeret (1925‑2014)
Psychanalyste et clinicien.
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Propose une vision structurelle mais graduée : états limites, névroses, psychoses comme continua, non comme boîtes étanches.
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Insiste sur la variabilité et les zones intermédiaires.
6. Philippe Jeammet (né en 1934)
Psychiatre, spécialiste de l’adolescence.
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Défend une vision interactionnelle et dimensionnelle des troubles.
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Les symptômes varient selon les contextes, les relations, les pressions internes.
7. François Marty, Bernard Golse, René Roussillon
Cliniciens contemporains.
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Approches psychodynamiques modernes centrées sur les processus, les capacités, les niveaux de fonctionnement.
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Vision dimensionnelle du développement et de la personnalité.
🟦 Ce que défend la tradition de psychologie française
La tradition française repose sur trois principes :
1. La personnalité est un continuum
Pas de rupture nette entre normal et pathologique.
2. Les troubles sont des variations d’intensité
Ils dépendent du stress, du contexte, des ressources, de l’histoire.
3. Les catégories sont des simplifications
Elles ne reflètent pas la complexité du fonctionnement humain.
🟦 Conclusion
Au fil des dernières décennies, la psychologie française a été profondément influencée par les modèles américains. Sous l’effet du DSM et de ses classifications standardisées, une grande majorité de psychologues en France ont progressivement adopté des approches catégorielles, centrées sur des diagnostics fixes et des listes de critères. Dans ce mouvement, les approches dynamiques, historiques et cliniques — celles qui considèrent la personnalité comme un processus évolutif, contextuel et relationnel — ont été largement délaissées.
Nous faisons le choix inverse. Nous nous détachons des catégories rigides pour revenir à une approche dimensionnelle des troubles de la personnalité : une vision en continuum, où les traits ne sont pas des étiquettes figées mais des intensités variables, influencées par les environnements, les contraintes, les responsabilités et les contextes de vie. Dans cette perspective, un « trouble » n’est pas une identité, mais une configuration temporaire, modulée par le stress, les expériences, les ressources et les interactions.
Cette approche permet de comprendre les hommes non pas comme porteurs d’un diagnostic, mais comme des individus traversant des variations de fonctionnement — parfois extrêmes — qui peuvent être accompagnées, modulées et transformées.
Nous revendiquons notre inscription dans cette tradition française : une approche dimensionnelle, processuelle, qui considère la personnalité comme un continuum modulé par les environnements, les pressions et les responsabilités. Nous refusons les étiquettes figées pour privilégier la compréhension du fonctionnement réel des hommes.
Dr Grijalvo