Quand les thérapies se multiplient : comprendre le phénomène des “psycho‑addicts”
Dans les cabinets de psychologues, un phénomène discret mais de plus en plus fréquent apparaît : certaines personnes multiplient les suivis, les approches, les thérapeutes, parfois simultanément, parfois de manière compulsive. Ce n’est pas une pathologie, ni un "diagnostic officiel" associé à une catégorie, c’est un pattern clinique, révélateur d’un malaise plus profond.
Cet article vise à éclairer ce phénomène, sans jugement, et à rappeler les enjeux éthiques et thérapeutiques qui en découlent.
1. Pourquoi certaines personnes cumulent-elles les thérapies ?
La quête de la “bonne réponse”
Beaucoup de personnes recherchent le thérapeute qui leur apportera enfin la clé, la formule ou la validation décisive. Cette quête peut devenir une recherche compulsive de certitude, nourrie par l’anxiété — parfois renforcée par les réponses contradictoires des thérapeutes contactés mais désormais aussi et surtout par l'usage des outils numériques et autres agents conversationnels. En effet, ces outils par leur "empathie naturelle", en cherchant à rassurer ont tendance à valider l'inquietude amplifiant ainsi de façon involontaire ce phénomène, désormais fréquent de recherche de LA bonne réponse.
La réassurance permanente
Consulter plusieurs psychologues peut devenir une manière de calmer l’angoisse : « Si deux avis me rassurent, trois seront encore mieux ». On entre alors dans une réassurance addictive, comparable à la multiplication des examens médicaux.
L’évitement du travail profond
Changer de thérapeute ou en cumuler plusieurs permet parfois d’éviter le cœur du problème. On reste dans la consommation de thérapie, pas dans la transformation.
La confusion entre “consommer du soin” et “s’engager dans un processus”
Avec la démocratisation des thérapies, certains adoptent une logique de consommation : un peu de TCC, un peu d’EMDR, un peu de coaching, un peu de sexothérapie… Mais une psychothérapie n’est pas un buffet à volonté, un menu à la carte .
L’influence des réseaux sociaux
Les contenus psycho vulgarisés créent une illusion : « Si je ne vais pas mieux, c’est que je n’ai pas encore trouvé la bonne méthode ». Cela pousse à multiplier les approches, parfois sans cohérence.
2. Pourquoi cela pose-t-il problème ?
Perte de cohérence clinique
Deux thérapeutes peuvent travailler avec des hypothèses opposées. Le patient se retrouve au milieu, sans direction claire.
Risque d’errance thérapeutique
Plus on multiplie les avis, plus on se perd. La personne ne sait plus qui croire, ni quel chemin suivre.
Absence de pilotage thérapeutique
Une thérapie nécessite une direction, une stratégie, une continuité. Avec plusieurs thérapeutes, personne ne pilote réellement.
Transfert dispersé
Le travail profond — celui qui transforme — ne peut pas se faire si l’alliance thérapeutique est fragmentée.
3. Le rôle du psychologue : cadrer, protéger, clarifier
Un psychologue expérimenté doit :
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Identifier rapidement l’origine du discours : repérer les termes typiquement “psy”, les auto‑diagnostics, les formulations issues d’autres suivis ou de contenus en ligne.
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Refuser de s’appuyer sur un diagnostic extérieur s’il ne le valide pas lui‑même, afin d’éviter les erreurs d’orientation et les confusions cliniques.
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Ramener la personne aux symptômes réels, observables, concrets, plutôt qu’aux étiquettes ou aux interprétations.
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Vérifier l’existence d’un autre suivi en cours (thérapie, coaching, psychiatre, EMDR, etc.).
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Demander la stratégie thérapeutique engagée : objectifs, méthode, fréquence, durée, cohérence.
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Rappeler la nécessité d’un cadre unique et cohérent, indispensable pour éviter la dispersion et l’errance thérapeutique.
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Protéger la cohérence du suivi, en refusant les doubles cursus flous ou contradictoires.
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Clarifier les rôles : qui est le référent, qui coordonne, qui pilote le processus.
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Définir les modalités d’échange entre professionnels si nécessaire (et seulement avec accord explicite).
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Redonner la responsabilité au thérapeute principal, afin de préserver la continuité et la qualité du travail.
Ce n’est pas un refus de soin que de poser des limites ou de recadrer ce qui peut apparaître comme une consommation impulsive de thérapie. C’est au contraire rétablir un cadre solide afin de protéger la personne, de préserver la cohérence de son processus et de maintenir l’exigence éthique du travail psychologique.
4. Comment accompagner sans juger ?
Le but n’est jamais de culpabiliser. La multiplication des thérapies est souvent le signe d’une souffrance, d’une anxiété, d’un besoin de repères.
L’enjeu est de :
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comprendre ce qui motive cette dispersion,
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recentrer la personne sur un cadre unique,
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clarifier les objectifs,
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restaurer la confiance dans un processus cohérent.
5. En conclusion
La qualité d’un travail thérapeutique ne dépend pas du nombre de professionnels consultés, mais de la cohérence, de la continuité et de la profondeur du processus.
Une thérapie efficace n’est pas une accumulation. C’est un engagement formalisé, dans un cadre cohérent, avec un objectif déterminé.
Dr Grijalvo